Visuel de présentation du dossier "Sciences Po, une histoire coloniale"

Former une élite coloniale à l’aube du XXe siècle

Article
mars 2017

A la fin du XIXe siècle, dans le cadre d’une remise en question nationale de l’enseignement supérieur et de l’importance croissante de l’Empire français, l’École libre des sciences politiques (ELSP), créée en 1872, met en place en 1886 une section coloniale visant à former les futurs professionnels de l’administration coloniale. La concurrence de l’École coloniale établie en 1889 ne remet pas en cause l’enseignement colonial à l’ELSP qui entend propager, sous l’impulsion d’Emile Boutmy, un colonialisme plus scientifique et international. 

Refonte de l’enseignement supérieur et débat sur la colonisation

La défaite française face à l’Allemagne et la débâcle de Sedan dans la guerre de 1870-1871 ont provoqué dans les décennies suivantes un intense débat intellectuel et politique en France. Ce dernier vise à réformer drastiquement l’enseignement, en particulier l’enseignement supérieur, dans un contexte d’affirmation du régime républicain et de conviction que l’instituteur prussien a contribué de façon décisive à la victoire de son pays. 

C’est dans cet esprit qu’Emile Boutmy, entouré de savants comme Hippolyte Taine, Ernest Renan, Albert Sorel ou Paul Leroy-Beaulieu mais également d’industriels, fonde en 1872 à Paris l’Ecole libre des sciences politiques (sur la création de l’École libre des sciences politiques, voir Sciences Po stories) 

Portrait-carte noir et blanc représentant Émile Boutmy

Portrait-carte noir et blanc, vers 1870 © Photographie Richelieu, Paris - Sciences Po, Mission Archives (cote 4SP2-13-1)

La création d’une section coloniale à l’École libre des sciences politiques

Dans le contexte de l’impérialisme européen de la fin du XIXe siècle, la colonisation française, elle aussi, prend une autre dimension sous la IIIe République. Des hommes politiques comme Jules Ferry ou Paul Bert, des journalistes, et des scientifiques développent l’idée que l’expansion territoriale contribue à assurer la grandeur d’un pays et permet d'asseoir une nouvelle légitimité internationale pour la France après sa défaite. La puissance coloniale est désormais considérée comme une composante du prestige national (voir : BRUHAT, Jean. « Colonialisme et anticolonialisme ». In: Universalis éducation). 

Par ailleurs, Emile Boutmy est convaincu que l’enseignement en général, et l’ELSP en particulier, a un rôle fondamental à jouer dans la formation et la sélection des futurs professionnels, notamment fonctionnaires, destinés à travailler dans et avec les colonies.  Dans cet état d’esprit, il débute son ouvrage Le recrutement des administrateurs coloniaux ainsi : “Notre domaine colonial est devenu un immense empire. Tout le monde s'accorde à penser qu'il serait très dangereux d'abandonner au hasard la sélection des agents destinés à y représenter l'Etat” (voir: Boutmy, Émile. Le recrutement des administrateurs coloniaux. Paris: Armand Colin, 1895. p.5.). Une bonne formation est donc, selon lui, nécessaire afin que le pays puisse compter sur des administrateurs coloniaux capables de “concilier à la France des populations ou des dynasties ombrageuses, de conjurer ou de réprimer des rébellions, de prévenir des difficultés avec les puissances limitrophes, de favoriser la colonisation, d'aider à l'expansion du commerce et de l'industrie” (voir :  ibid.). 

L’ELSP veut donc former de futurs administrateurs capables de contribuer à l’expansion du second empire colonial français. Elle prend, plus rapidement que d’autres institutions en charge de l’enseignement supérieur, la mesure de cette nécessité et créée dès 1886 une section coloniale (Voir : École libre des sciences politiques. Programme de cours 1886 -1887 Sciences Po - Archives).

Il est à souligner que, par la mise en place d’enseignements coloniaux dès 1886, l’“ELSP devance en moyenne d’une dizaine d’années [la création de cours similaires] par la Sorbonne” (Ridel, Charles. L’enseignement de l’histoire et les historiens de l’École libre des sciences politiques (1871-1914). Sous la direction de Pierre Nora. Mémoire de DEA : Histoire : Paris, EHESS : 1996. p. 123) où les enseignements de géographie coloniale n’y débutent qu’en 1893 et ceux d’histoire coloniale en 1905.

Cours donnés dans le cadre de la section coloniale

Tels qu’ils apparaissent dans le Programme de cours 1886 -1887 de l’Ecole libre des sciences politiques (Ecole libre des sciences politiques. Programme de cours 1886 -1887. Sciences Po - Archives) : 

Matières obligatoires

Organisation du pouvoir central / Le Vavasseur de Précourt
Matières administratives : budget, marchés de l'Etat / Alix
Revenus et impôts / René Stourm
Droit international conventionnel (conférence) / Renault
Géographie économique / Pigeonneau
Commerce extérieur et législation douanière / De Foville
Systèmes coloniaux / Paul Leroy-Beaulieu
Droit et administration annamites / Silvestre
Législation coloniale française / Wilhelm
Histoire des rapports des Etats occidentaux avec l'Extrême-Orient / Henri Cordier
Géographie coloniale / Paul Pelet
Economie politique : monnaie, change, crédit / Arnauné
Anglais

Matières facultatives :

Economie politique / Dunoyer ; Cheysson
Droit des gens / Funck-Brentano
Législation commerciale et maritime comparée / Lyon-Caen
Annamite, Chinois ou Arabe (cours suivis à l'École des Langues orientales vivantes)

La concurrence de l’École coloniale

La création d’une École coloniale d’Etat en 1889 entraîne la fermeture de la section coloniale de l’École libre en 1893. Cette concurrence directe est un coup dur qui suscite l’opposition farouche d’Emile Boutmy. Ce dernier dénonce le mouvement d’unification et d’uniformisation de la formation du personnel colonial.

Il s’agit désormais pour l’ELSP moins de former des administrateurs de l’empire colonial français que de “faire un tableau de cet Empire, en montrer les origines et l’état présent, indiquer les problèmes essentiels qui dérivent de son existence et les solutions que l’histoire ou l’exemple d’autres peuples colonisateurs peuvent suggérer” (voir : Ridel, Charles. L’enseignement de l’histoire et les historiens de l’École libre des sciences politiques (1871-1914). Sous la direction de Pierre Nora. Mémoire de DEA : Histoire : Paris, EHESS : 1996. p. 95. Voir aussi École libre des sciences politiques . Conseil de perfectionnement 7 juin 1905. Sciences Po, Archives d’histoire contemporaine 1SP 37 ch 4 sdr d).  De plus, l’administration française en Algérie et dans les protectorats comme le Maroc ou la Tunisie reste ouverte aux diplômés de l’École libre.

L’influence et la concurrence des modèles étrangers de formation du personnel colonial

Le développement simultané et parfois hautement conflictuel des empires coloniaux d’autres puissances européennes, à l’instar de la Grande-Bretagne ou des Pays-Bas, permet la mise en regard et la comparaison des modalités de recrutement et de formation des administrateurs coloniaux dans le débat français auquel contribue Emile Boutmy dans les années 1890.

Il s’agit pour Boutmy de mettre en lumière la pluralité, la diversité des espaces et des populations soumis à l’expansionnisme européen et la nécessité en découlant d’adapter l’enseignement colonial à ces spécificités, par le biais de cours spécialisés consacrés aux différents territoires coloniaux.

Les débats relatifs aux spécificités de l’enseignement colonial

Le contexte général des années 1880 et 1890 et le débat public sur la nature de la colonisation favorisent l’émergence d’une controverse plus spécifique concernant les particularités intrinsèques de l’enseignement colonial.

Les deux courants majeurs s’opposent principalement sur la pertinence de reproduire le “modèle” de formation des administrateurs de la France métropolitaine pour le personnel colonial, Emile Boutmy défendant la création d’un système sui generis.

Exemple de cours coloniaux dispensés à l’ELSP à la fin du XIXe - début du XXe siècle

Intitulé du cours Enseignant Profession de l'enseignant Période
Géographie coloniale Paul Pelet Membre du Conseil supérieur des colonies à partir de 1886
Systèmes coloniaux Paul Leroy-Beaulieu Professeur au Collège de France 1886-1893
La France en Afrique du Nord L.Vignon Maître des requêtes au Conseil d'Etat 1887-1891
Géographie économique H. Pigeonneau Agrégé de lettres 1886-1892
Histoire des rapports des États occidentaux avec l'Extrême-Orient Henri Cordier Professeur à l'École spéciale des langues orientales 1886-1899
Histoire diplomatique des questions africaines (1815-1896) Christian Schefer Diplomate à partir de 1896
Politique coloniale des États européens Christian Schefer Diplomate à partir de 1902
Colonisation comparée Joseph Chailley-Bert Secrétaire général de l'Union coloniale française 1896-1924
Le Maroc. Étude générale et colonisation comparée Joseph Chailley-Bert Secrétaire général de l'Union coloniale française 1914-1926
Questions algériennes Henri de Peyerimhoff Directeur de la colonisation au gouvernement de l'Algérie 1906-1927
Questions tunisiennes P. Gautier Diplomate à partir de 1908

 

Références bibliographiques

PARIS, Sciences Po, FNSP 27 rue Saint Guillaume 75007. Sciences Po Stories - L'histoire de Sciences Po : la frise, les récits, les portraits et la carte. In : Sciences Po stories.
Disponible sur : <http://www.sciencespo.fr/stories/#!/fr/> (Consulté le 21-08-2017).
SCHEFER, Christian. « Lois et traditions coloniales de la France d'autrefois ». Annales des sciences politiques : revue bimestrielle, 1904, pp. 450-468.
Disponible sur : <http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k200504f> (Consulté le 21-08-2017).
SINGARAVÉLOU, Pierre. « Les stratégies d'internationalisation de la question coloniale et la construction transnationale d'une science de la colonisation à la fin du xixe siècle ». Monde(s), 2012, 1, 1, 135-157.
Disponible sur : <http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=MOND_121_0135> (Consulté le 27-01-2017). (2261-6268)
Ministère des colonies. Décret portant règlement d'administration publique sur l'organisation de l'administration centrale du Ministère des colonies. 23 mai 1896. Paris : Imprimerie Nationale, 1898, 12
Disponible sur : <http://archive.org/details/scpo_colo0041> (Consulté le 21-08-2017).
SCHEFER, Christian. Instructions générales données de 1763 à 1870 aux gouverneurs et ordonnateurs des établissements français en Afrique occidentale.. Paris : H. Champion, 1921, XXXII-459 p
Notice détaillée : <http://catalogue.sciencespo.fr/ark:/46513/sc0000957057>
HAUSSONVILLE, Joseph-Othenin-Bernard de Cléron. CHAILLEY-BERT, Joseph. Union coloniale française. L'émigration des femmes aux colonies: conférence, 12 janvier 1897. Paris, France : A. Colin, 1897, 62
Disponible sur : <http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5462027w> (Consulté le 21-08-2017).
VIGNAL, Pierre. LEROY-BEAULIEU, Paul. Société des études coloniales et maritimes. Colonies françaises et pays de protectorat à l'Exposition universelle de 1889. Paris, France : L. Cerf,, 1889, xii+204
Disponible sur : <http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5656402w/f15.image> (Consulté le 21-08-2017).
Voir aussi
Biographie
Inconnu — Joseph Uzanne, Figures contemporaines tirées de l’Album Mariani, Librairie Henri Floury, Paris, vol V, 1900, Bibliothèque nationale de France
Paul Leroy-Beaulieu (1843-1916), économiste, entre autres titulaire de la chaire de science financière à l’Ecole libre des sciences politiques de 1879 à 1881, est une des grands figures de la pensée coloniale en France. Sa vision libérale de la colonisation influence l’organisation et le contenu des enseignements coloniaux de l’ELSP.
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Détails exposition "Sciences Po, une histoire coloniale"
Dans la première moitié du XXe siècle, l’enseignement colonial à l’Ecole libre des sciences politiques est fortement influencé par le libéralisme. Beaucoup d’enseignants y sont proches du patronat colonial et mettent l’accent sur la fonction économique de l’Empire, en lien avec une vision impérialiste de la colonisation partagée par nombre...