Arts et métiers de la durabilité : la ville sobre au prisme des économies populaires de la récupération et de la réparation à Lagos, Nigéria.
En prenant appui sur le cas de Lagos, cet article appréhende la notion de ville sobre (et celle plus large de ville durable) à partir du réel et de l’existant, et au prisme du travail qui fait durer la ville, ce qui permet de passer de concepts à vocation normative à une description empirique et historicisée. Le texte met en lumière les transformations socio-politiques profondes qui ont accompagné la structuration de la mégalopole en ville durable populaire : effondrement de la capacité de l’État à structurer les métabolismes urbains à grande échelle, fragmentation des pouvoirs urbains et autonomisation des autorités locales, intensification des inégalités sociales et environnementales au sein des quartiers populaires.
Par Côme Salvaire,
Chercheur postdoctorant en 2024-25 au laboratoire Les Afriques dans le Monde (LAM, UMR 5115 CNRS/Sciences Po Bordeaux) et à l’Institut de recherche pour le développement (IRD)
A partir du milieu des années 1980, l’entrée du Nigéria dans la mondialisation néolibérale a entraîné, à Lagos, le déclin des industries urbaines et le développement de nouvelles économies liées à la récupération et à la réparation. Alors que le projet économique des années 1970 visait à approfondir les chaînes de valeur locales au-delà de l’extraction pétrolière (par exemple, par la mise en place de chaînes d’assemblage de voitures), c’est plutôt à partir de l’aval de circuits de consommation planétaires que l’économie urbaine s’est restructurée (par exemple, autour de l’importation de pièces détachées d’occasion). Ainsi, en même temps que l’économie de Lagos continuait à dépendre largement de l’exploitation pétrolière, ses quartiers populaires se sont réorientés vers des économies sobres, au sens où les métiers et savoirs-faires qui s’y sont développés se sont spécialisés dans l’optimisation de l’usage de biens et ressources en fin de cycle, en les mettant à profit pour faire durer la ville existante. En d’autres termes, comme on le verra, les économies de la récupération et la réparation façonnent une ville sobre du point de vue de son empreinte métabolique (entrées et sorties de matières), en même temps qu’elles permettent à la ville elle-même de durer dans ces conditions de sobriété subie1. Nous emploierons ici les notions de durabilité et de sobriété de façon interchangeable.
Appréhender la notion de ville sobre (ou celle plus large de ville durable) à partir du cas réel des économies populaires de Lagos permet d’opérer une bascule : de concepts à vocation normative, on passe à une description empirique, structurelle et historicisée, mettant en lumière des transformations socio-politiques profondes : effondrement de la capacité de l’État à structurer les métabolismes urbains à grande échelle, fragmentation des pouvoirs urbains et autonomisation des autorités locales, intensification des inégalités sociales et environnementales au sein des quartiers populaires.
- 1. En lien avec les effets du changement de modèle économique préalablement mentionné.
Le « dur » de la ville durable
L’étude des villes sobres ou durables s’est principalement focalisée, d’une part, sur les grandes infrastructures urbaines et les services de base (énergie, mobilité, eau, déchets), et d’autre part sur l’habitat (en particulier autour de la notion de résilience)2. Dans les deux cas, c’est le « dur » de la ville qui a reçu une attention privilégiée3 : réseaux techniques, bâtiments, chaufferies, etc. C’est au prisme de ces objets classiques pour les géographes et les urbanistes que les principaux enjeux de la durabilité urbaine ont été posés : réutilisation des matériaux de construction4, captation des énergies fatales5 (celles qui sont inéluctablement présentes ou piégées dans certains processus ou produits), recyclage des déchets, ou adaptation du bâti aux risques induits par le changement climatique6, entre autres.
Dans la lignée de la sociologie de la traduction et des Science and Technology Studies (STS), cet intérêt pour les grandes infrastructures et pour l’habitat a été nourri par un regain d’intérêt général, au sein des sciences sociales, pour le rôle joué par les actants « non-humains » dans la stabilisation comme dans la transformation des sociétés7. Ainsi, l’étude de la sobriété par le « dur » a permis de nourrir des questionnements nouveaux quant aux restructurations socio-politiques induites par les transitions métaboliques dans les espaces urbains : fragmentation des solidarités politiques, modes différenciés d’accès aux services de bases et inégalités, rôle des gouvernements des villes, etc..8 On a également croisé ces enjeux avec des approches par les politiques publiques, qui mettent en avant le rôle joué par les instruments (indicateurs, normes, cartes, règles comptables, etc.) dans la construction d’une ville durable9.
La ville durable par le travail
Depuis quelques années, au sein même des STS, on constate toutefois une prise de distance par rapport à des approches strictement centrées sur le « dur » des sociétés urbaines. Les travaux axés sur les non-humains continuent d’opérer une avancée majeure dans l’étude des transformations socio-métaboliques à l’œuvre ou à venir. Pour autant, n’ont-ils pas eu tendance à négliger le rôle joué par les humains pour faire durer la ville dans le temps long ? De leur côté, l’émergence des Repair and Maintenance Studies, comme le dynamisme de l’anthropologie des techniques, redonnent une place de choix au travail et aux travailleurs et travailleuses dans l’étude des infrastructures urbaines10. Ces travaux nous rappellent à la main, à l’œil et à l’oreille des travailleurs et travailleuses qui réalisent quotidiennement les opérations de maintenance, de réparation et d’adaptation sans lesquelles les micro-infrastructures comme les grands systèmes techniques cesseraient rapidement de fonctionner. Pour emprunter une notion classique de sociologie, ces travaux remettent en lumière le travail de reproduction qui permet à la ville de durer. Ils empruntent d’ailleurs largement à la sociologie féministe et à l’étude du care11.
Du côté des études urbaines, en particulier en Afrique, la recherche sur les services de base a depuis longtemps déjà porté attention au rôle des « infrastructures humaines »12. C’est notamment en étudiant les systèmes de gestion des déchets ou les transports publics que les ethnographes de l’urbain ont, souvent de manière fortuite, « redécouvert » le rôle crucial joué par le travail dans la reproduction quotidienne de la vie urbaine13. Si ces travaux n’ont pas directement abordé les questions de sobriété, ils ont soulevé les enjeux socio-politiques liés à des infrastructures urbaines à forte intensité de travail, qu’il s’agisse des formes d’organisation des travailleurs et travailleuses et de leurs rapports aux systèmes politiques, ou des enjeux d’exploitation et de prédation des travailleurs et travailleuses subalternes.
Ainsi, on peut aborder la ville sobre au prisme du travail et des activités qui contribuent à faire durer la ville dans le temps long. Il peut s’agir du travail engagé directement dans les services de base (eau, transport, déchets), ou plus largement des activités qui participent à la reproduction de la vie urbaine à partir de ressources très limitées (énergie, matières premières, équipements), ainsi que de biens ayant dépassé leur cycle de vie théorique (ex. : pneus, vêtements, huiles de moteur, cuvettes). Qu’il s’agisse de métiers liés à la réparation ou à la récupération, tous sont, dans le contexte de nombreuses villes des Suds comme dans les périphéries des métropoles du Nord, indispensables à la reproduction de la vie urbaine (en particulier en ce qu’elle est fondée sur des mobilités), à l’optimisation des matières et des biens – tant sur la base de métabolismes circulaires14 locaux que de circuits de consommations planétaires – en contextes post-industriels.
Bien qu’aucun indicateur statistique ne puisse en donner une mesure consolidée, ces activités que l’on peut regrouper sous la notion d’économies populaires de la durabilité représentent, au Nigéria comme ailleurs en Afrique de l’Ouest et en Amérique Latine, une part majeure des économies urbaines. Cet artisanat fait de ferrailleurs, de réparateurs de pneus, d’artisans du bâtiment, de rapiéceurs, de mécaniciens de rue, et de valorisateurs de déchets demeure largement un angle mort des approches conventionnelles de la ville durable. En effet, au Nigeria, la structuration de cette ville durable populaire précède la mise à l’agenda de la notion en tant que référentiel normatif et programmatique15 dans le champ du développement international. Elle est le produit d’une histoire qui n’est pas liée à l’émergence d’enjeux écologiques, mais plutôt le résultat de stratégies d’adaptation des classes populaires urbaines à un processus d’appauvrissement durable.
Ainsi, les arts et métiers de la durabilité mettent en lumière une durabilité urbaine ordinaire, qui offre un contrepoint à la ville durable telle qu’appréhendée d’un point de vue normatif. On peut en documenter l’histoire, mais aussi les effets socio-politiques, d’ores et déjà tangibles, dont les implications sont considérables.
- 10. Denis et Pontille (2022).
- 11. Denis et Pontille, op.cit
- 12. Simone (2004)
- 13. Jaglin (2012) ; Fredericks (2018) ; Fourchard (2018) ; Agbiboa (2022) ; Cissokho (2015).
- 14. Un métabolisme urbain circulaire caractérise une ville où les flux de matières sont contenus au sein du territoire.
- 15. Emelianoff (2015)
L’émergence des économies populaires de la durabilité à Lagos
A Lagos, les économies populaires contemporaines de la durabilité ne peuvent être appréhendées en tant qu’activités marginales, résidus transitoires d’économies traditionnelles rurales en voie de disparition à la périphérie d’économies urbaines modernes. Au contraire, elles occupent depuis les années 1980 une place centrale dans la mégalopole, tant d’un point de vue spatial qu’économique. Plutôt qu’avec les économies rurales, le développement des arts et métiers de la durabilité est en rapport direct avec le déclin précipité des métabolismes linéaires16 qui se sont développés dans les villes nigérianes à partir de la fin des années 1960. A l’époque, la croissance des revenus pétroliers permet à l’État fédéral de mettre en place les jalons d’un modèle urbain expansionniste : urbanisation rapide, développement de circuits linéaires de consommation, et investissements massifs dans le secteur de la construction. Par exemple, le gouvernement négocie l’installation de deux usines d’assemblage des véhicules (Peugeot à Kaduna, Volkswagen à Lagos) et encourage l’acquisition de voitures individuelles. L’extraction pétrolière permet à l’État fédéral de stimuler massivement la consommation urbaine, en créant au passage d’importants déséquilibres économiques.
Au début des années 1980, le contre-choc pétrolier plonge le Nigeria dans une impasse budgétaire, marquée par la dégradation de sa note de crédit extérieur en 1983. La crise de la dette et les Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) qui suivent ont des effets dévastateurs sur l’économie de Lagos et sur les conditions de vie des citadins. Dans les quartiers populaires, les circuits linéaires de consommation s’effondrent. En réaction à un processus d’appauvrissement profond qui s’avèrera chronique, les classes populaires lagotiennes reprennent largement à leur compte l’organisation de la reproduction de la vie urbaine. À rebours du modèle expansionniste des années 1970, qui impliquait des institutions opérant à grande échelle (planification urbaine, régulation du travail et protectionnisme économique), la capacité des ménages populaires à reproduire leur travail, comme les modes de production urbains, dépend bien davantage de leur aptitude à faire durer la ville existante, tant du point de vue de la consommation et de la production que de l’habitat. Cette capacité des habitants des quartiers populaires à « faire tenir » le tissu urbain pour préserver les conditions minimales de la (re)production repose alors essentiellement sur le travail. La sociologie de la pauvreté et l’économie féministe ont documenté l’intensification, au sein des ménages urbains, des activités reproductrices (cuisine, couture, etc.) afin de faire face au déclin des capacités de consommation17. Par le développement des économies du recyclage, du réemploi et de la réparation, on voit apparaître la formation de métabolismes circulaires, qui sous-tendent par ailleurs le déploiement de modes de production à petite échelle (ex. : motos-taxis, ateliers de confection textile)18.
Les PAS de l’économie nigériane des années 1970 entendaient favoriser, sur des bases économiques plus « saines », une réindustrialisation du pays qui allait naturellement résorber les circuits de consommation circulaires locaux développés en temps de crise. Au contraire, à partir des années 1990, ces circuits se consolident. Surtout, alors que le Nigeria fait son entrée à marche forcée dans la mondialisation néolibérale, les économies populaires de la durabilité se globalisent : elles demeurent certes organisées à des échelles relativement modestes, mais s’encastrent dans des chaînes de consommation planétaires. Ainsi, l’économie du district de Mushin – cœur populaire de la ville de Lagos – bascule durablement de l’industrie vers le commerce de pièces de voiture d’occasion, dont le marché de Ladipo devient la première plateforme sur le continent. En important des pièces d’occasion d’Europe et des Etats-Unis (« Tókunbò parts »), le marché restructure l’ensemble de l’économie de Mushin, tant par les milliers de mécaniciens informels qui s’installent dans ses rues, que par les ferrailleurs qui s’y établissent pour faire commerce des pièces inutilisables. Si la Chine s’affirme alors comme « l’usine du monde », Lagos est en train d’en devenir l’atelier de réparation. Au début des années 2000, le cœur des activités de Mushin repose désormais sur la possibilité de faire durer des amortisseurs, compresseurs, roulements et autres pneus considérés comme hors d’usage en Occident, et dont dépend fondamentalement la reproduction des moyens de mobilité locaux. Ainsi, par exemple, la transformation de l’économie de Lagos a permis de continuer à faire rouler les fameux danfos, Kombi Volkswagen assemblés en Afrique du Sud à partir de 1979. Ils continuent aujourd’hui d’assurer une bonne partie des trajets quotidiens des Lagotiens.
Régulation et restructurations politiques
A Lagos, nous avons noté que l’émergence de circuits linéaires de consommation, au cours des années 1970, dépendait dans une grande mesure de l’implication de l’État fédéral, tant par ses ressources financières que par son rôle dans la régulation des économies urbaines et du travail. A l’inverse, l’État joue un rôle très limité dans l’organisation des économies de la réparation et de la récupération, si ce n’est par les contraintes que leur imposent différentes formes de prédations douanières et policières. Plutôt qu’autour d’un seul acteur capable d’organiser l’économie et les processus de (re)production à une grande échelle, le développement des économies populaires de la durabilité s’est appuyé sur des formes de régulation et de domination locales et territorialisées.
Ainsi, la transformation des espaces publics en ateliers de réparation autour du marché de Ladipo a alimenté des tensions et des conflits autour des usages de ces espaces. Ailleurs dans le district, les espaces de décharge riches en matières secondaires sont également devenus des lieux conflictuels, pour le contrôle desquels différents groupes sont prêts à s’affronter19. La croissance des économies populaires basées dans la rue a favorisé l’émergence de réseaux de régulation et de prédation à l’échelle des quartiers, dirigés par des figures de rue « musclées ». Pour les leaders de rue, les jeunes hommes au chômage réduits au statut d’area boys ont constitué une main-d’œuvre abondante pouvant être mobilisée pour la régulation et la marchandisation des usages de l’espace public ainsi que pour la gestion de l’insécurité. Certains groupes, à l’instar de l’Oodua Peoples Congress (OPC) – une milice ethnique yorouba –, ont mis en place des rackets de protection des ferrailleurs et des collecteurs de déchets. L’ensemble du quartier de Ladipo est passé sous le contrôle d’un seigneur de rue qui y contrôle les area boys, et taxe à la fois l’usage de l’espace public par les mécaniciens et l’ouverture des conteneurs de pièces détachées.
Outre ces spécialistes de la violence, des associations d’artisans et autres groupements de métiers se sont formés ou renforcés pour se protéger de la police et des acteurs capitalistes (ex. : multinationales du secteur des déchets), ainsi que pour réguler les prix et la concurrence : associations des mécaniciens, vulcanisateurs, ferrailleurs… C’est au sein de ces organisations que les savoir-faire et les techniques de réparation développés à partir des années 1980 se préservent et se transmettent, notamment par le biais de l’institution de l’apprentissage. Par exemple, l’association des réparateurs de pneus impose des durées de formation, délivre des certificats de qualification, et s’assure du maintien des standards de qualité à l’échelle de la ville.
Le développement de ces économies populaires a joué un rôle décisif dans la perte de contrôle de l’État sur les quartiers populaires de la ville et l’autonomisation politique du gouvernement de Lagos20. Depuis les années 2000, le gouvernement de Lagos s’est très largement appuyé tant sur les acteurs du monde de la rue que sur les groupements de marchands et d’artisans. L’administration urbaine a plutôt eu tendance à les renforcer, par exemple en leur déléguant la collecte de certains impôts. Ainsi, la ville durable telle qu’elle a pris forme à Lagos n’est pas neutre du point de vue de sa structuration politique, bien au contraire. Son développement est inséparable d’un processus de retrait de l’État central, d’autonomisation des autorités locales et de structuration d’un régime de gouvernance urbaine fragmenté, où les acteurs des économies populaires de la durabilité disposent de pouvoirs importants.
Inégalités socio-économiques et environnementales
Enfin, le développement d’une ville durable populaire telle que saisie par les arts et métiers de la durabilité à Lagos a également eu des effets importants sur les structures sociales et les inégalités. Jusqu’à la fin des années 1970, sous l’égide de l’État fédéral, l’industrialisation et le développement de la consommation urbaine avaient pour corollaire un processus relatif d’homogénéisation de la condition des travailleurs urbains (masculins), illustré par la constitution d’une culture ouvrière au sein des syndicats21. A l’inverse, le développement des économies populaires de la durabilité a accompagné une hétérogénéisation des conditions de vie au sein des quartiers populaires. Ainsi, les formes d’organisations qui se sont développées pour réguler les arts et métiers de la durabilité ont eu tendance à intensifier les modes d’exploitation et de prédation au sein même des économies populaires.
Par exemple, les travailleurs des déchets sont soumis à des formes extrêmes de prédation, qui sont la base de mécanismes d’accumulation pour les seigneurs de rue, et qui creusent des inégalités importantes au sein même des quartiers. Par ailleurs, le développement de mécanismes de contrôle de la concurrence par les groupements d’artisans limite les possibilités d’exit des travailleurs, et implique la stabilisation de formes d’exploitation des ouvriers subalternes, sur lesquels l’appauvrissement général des quartiers populaires s’est concentré. En même temps qu’elles ont permis au tissu socio-économique de la ville de s’adapter à une nouvelle réalité économique au tournant des années 1980, les économies populaires de la durabilité produisent ainsi une ville plus inégalitaire, où l’appauvrissement tend à se concentrer sur les travailleurs les plus vulnérables parmi les vulnérables22.
On observe des mécanismes de concentration analogues en ce qui concerne les effets sanitaires et environnementaux néfastes générés par les économies de la réparation et de la récupération. Dans les quartiers les plus fragilisés sur le plan socio-économique, les conditions de vie des habitants sont également caractéristiques d’une « souffrance environnementale » avancée23. Ainsi, le quartier le plus pauvre de Mushin, où se situe la majeure partie des activités de collecte, de valorisation des déchets et de ferraillage, concentre les principales sources de risques environnementaux et sanitaires. Bien qu’aucune mesure de la pollution induite par les déchets, ni aucune mesure de son impact sur la santé n’aient été menées spécifiquement dans le quartier, des études réalisées dans d’autres contextes ont mis en évidence l’exposition aux polluants induite par l’incinération des déchets. Cette exposition fait courir des risques accrus de développer des maladies cardiaques, respiratoires, de la peau ainsi que des cancers24. Une étude sur les œufs de poules élevées en plein air autour d’une décharge à ciel ouvert à Yaoundé, au Cameroun, a également révélé leur contamination par les dioxines, connues pour affecter – par exposition chronique – les systèmes immunitaire et endocrinien, le foie et les fonctions reproductives ainsi que le système nerveux en développement25. À Lagos, une étude des sols entourant la décharge à ciel ouvert d’Oke-Afa (Isolo) a montré des concentrations élevées de métaux lourds (dont le plomb), liées à une forte incidence de maladies associées dans les hôpitaux locaux26.
L’intersection de ces inégalités socio-économiques et environnementales – qui est aujourd’hui bien connue – est à resituer dans le cadre d’inégalités mondiales dont le Nigeria et le port de Lagos constituent à la fois le point de départ (exportation de pétrole brut) et d’arrivée (importation de biens au-delà de leur durée de vie théorique) de métabolismes mondiaux, tout en se trouvant exclus de la captation de la valeur ajoutée générée le long de ces chaînes de production et de consommation. Ainsi, vue depuis ses économies populaires de la durabilité, Lagos fait partie d’un monde de « villes sobres » qui se développent sur la base de configurations économiques et métaboliques très diverses, et dont on doit pouvoir mettre en lumière les interactions et les interdépendances.
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Camion chargé d’objets en polypropylène à Ojota, Lagos, 2018. ©Côme Salvaire
Décharge de quartier à Mushin, 2018. ©Côme Salvaire
Biographie de l'auteur
Depuis sa thèse réalisée au CERI, à Sciences Po, Côme Salvaire s’intéresse aux économies urbaines liées aux déchets, aux matières secondaires et au réemploi. A travers une comparaison des villes de Lagos et Mexico, il a analysé le rôle joué par ces économies dans l’autonomisation politique des deux mégalopoles, depuis la fin des années 1990. Chercheur postdoctorant en 2024-25 au laboratoire Les Afriques dans le Monde (UMR 5115 CNRS/Sciences Po Bordeaux) et à l’IRD, il conduit un travail ethnographique auprès des réparateurs de pneus de Lagos.







