Bouteilles en plastique compressées

RÉSISTER, EXISTER, DURER : Penser et agir à contre-flux : les déchets comme communs

Article
mars 2025

La ville peut être comprise comme un organisme complexe avec son propre métabolisme : un système qui consomme des ressources et produit des déchets. Cette production de déchets, loin d’être un simple sous-produit, devient une clé de lecture fondamentale pour comprendre le fonctionnement métabolique des villes contemporaines : elle révèle les modes de consommation, les cycles de matières, et les défis de durabilité auxquels font face nos centres urbains. L’analyse du métabolisme urbain par le prisme des déchets permet ainsi de repenser la ville comme un écosystème dont l’efficacité et la résilience dépendent de sa capacité à optimiser ses flux de matières et à transformer ses rejets en nouvelles ressources.

 

Par Julien Chraïbi

Doctorant au laboratoire Espaces et Sociétés (ESO), CNRS, Le Mans Université.

 

Au moment où vous achèverez de lire ce document, 65.639 tonnes de déchets auront été produites sur la planète. Produites par moi, vous et la société de consommation dans son ensemble (Baudrillard, 1970), par le turbo-consumérisme (Lipovetsky, 2003) d’une société émétique (Harpet, 2013) qu’est devenu notre monde. L’ADEME (Agence de la transition écologique, anciennement Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) indique que la production annuelle de déchets par habitant en France est de 525 kilos (ADEME, 2023). Toutefois il est utile de distinguer la part de déchet ménager, c’est-à-dire produite au sein du foyer, de l’empreinte déchet qui correspond davantage à ce qu’a induit le mode de vie et de développement occidental. Les déchets ménagers seraient en quelque sorte la partie visible de l’iceberg et l’empreinte déchet la masse invisible et menaçante. 

Toute réflexion sur la ville sobre passe par le questionnement de la production et la visibilisation de ses rejets. Les particularismes des rejets en termes de volume et de qualité sont spécifiques à chaque ensemble urbain. La réflexion proposée ici sur la sobriété s’appuie sur l’empreinte déchets individuelle, propre au style de vie occidental que mène un habitant en Île-de-France ; elle a été calculée à partir des données de l’ADEME, disponibles publiquement.

Infographie représentant l'empreinte déchet par an par habitant en France sous la forme d'un iceberg

L’empreinte déchet par an par habitant en France en quelques chiffres 

 

Le Data Lab1 du ministère de la Transition (données 2020) indique que l’empreinte déchet des habitants en France est d’environ 5,1 tonnes, dont 3,6 tonnes sont des déchets minéraux. Toutefois, cette empreinte ne reflète pas entièrement la quantité de déchets induite par notre mode de consommation globalisé. La production de vêtements, par exemple, très fortement externalisée hors de France et d’Europe, est responsable de millions de tonnes de déchets qui ne sont pas reportés sur le marché final et reste invisible aux yeux des consommateurs. Cette empreinte de 5,1 tonnes circonscrite au périmètre du territoire français reste encore bien inférieure à ce qu’elle devrait être.  

Ce type de données pointe la très forte relation entre le niveau de vie et la consommation qui lui est associée, d’une part, et la production des déchets qui en résulte, de l’autre. La production de déchets est intimement liée à l’économie et l’empreinte déchet varie fortement si l’on vit au Pakistan ou en Suède. Les pays à haut revenus - qui ne rassemblent que 16 % de la population mondiale - génèrent ainsi plus du tiers de la production mondiale de déchets2

Les rapports de la Banque Mondiale et du Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE)3 font des projections de production de déchets de l’ordre de 2,3 milliards de tonnes en 2023, pour atteindre 3,5 milliards de tonnes en 2050. Cette donnée de production pour 2023 est très difficilement compréhensible en ordre de grandeur. L’équivalent « tours Eiffel », fréquemment utilisée par l’industrie du recyclage en France, n’est pas d’un grand secours : il s’agirait d’un peu plus d’un demi-million d’entre-elles, qui, mises côte à côte, dessineraient 1,5 fois le tour de la planète. L’échelle de grandeur la plus significative semble celle de la masse de déchets rapportée à la masse totale des animaux (insectes, arthropodes et planctons compris) (Bar-On et al., 2018). Ainsi, la masse totale de déchets produite chaque année est actuellement supérieure au poids total de la vie animale. 

De quoi témoigne une telle masse sinon de la violence et de la pression que nous exerçons sur les écosystèmes (Nixon, 2013) ? Serait-elle le reflet d’un trop-plein menaçant (Harpet, 2013) ou d’une relation coloniale à la Terre (Liboiron, 2024) ?

Infographie représentant sur une balance à bras, la comparaison entre le poids des déchets en 2023 et le poids total des animaux sur terre

 

La ville à l’ère du poubellocène

Cette ère du poubellocène (Monsaingeon, 2020 ; Armiero, 2024) est relativement récente. « L’invention des déchets », expression employée par l’historienne Sabine Barles (2005), désigne un processus de mise à l’abandon d’une catégorie de biens. Elle constate que jusqu’à la moitié du 19ème siècle, les matières déchues sont majoritairement réintégrées dans les processus productifs de la ville ; l’apparition des déchets est donc concomitante à l’explosion démographique urbaine de la fin du 19ème siècle. Depuis, la ville a cessé de métaboliser ses rejets et des problématiques d’encombrement et de nuisance encouragent une nouvelle forme de régulation dont la mise au rebut. La mise au rebut s’effectue hors des enceintes dans un premier temps puis à une époque plus récente dans l'arrière pays4 et le reste du monde. Ces lieux-rejet des fonctions urbaines nécessaires au maintien du métabolisme social depuis l’ère industrielle portent de nombreux stigmates, dont celui d’une domination sociale et d’une colonisation socio-technique par la pollution : 

« (...) la pollution n’est pas une manifestation ni un effet du colonialisme, mais plutôt la mise en action continue d’une relation coloniale à la Terre. Autrement dit, il est préférable d’envisager la pollution comme une violence liée à une relation coloniale au territoire plutôt que comme un dommage environnemental, qui n’est que le symptôme d’une violence » (Liboiron,  2024, p. 50).

Ainsi, la ville circulaire promue par Grisot (2021), sobre en rejets, capable de métaboliser  et d’atténuer la rupture métabolique tout en établissant une forme de justice socio-environnementale n’est pas une innovation, elle préexiste au modèle urbain dominant actuel (Barles, 2005).

La réflexion sur la ville circulaire s’inscrit dans ce contexte, rejoignant ainsi les travaux sur la ville durable ou la ville sobre, soit d’autres formes d’aménagement urbain sobres en ressources naturelles. L’analyse du métabolisme urbain, c’est-à-dire l’ensemble des ressources qui entrent et qui sortent d’un territoire, est constitué pour plus d’un tiers du seul secteur du bâtiment (ibid.). La ville consomme donc des ressources dans un arrière-pays - entendu ici comme un hinterland étendu au reste du monde - et émet des déchets pour fonctionner mais aussi - idéalement - pour se construire. L’économie circulaire vise le bouclage des flux et dans une certaine mesure la limitation de la trajectoire de consommation extrêmement linéaire du métabolisme urbain : extraire, consommer, rejeter. Amorcer une circularité des flux nécessite d’induire une proximité et celle-ci doit être pensée spatialement dans la ville (Bahers et al., 2017). Autrement dit, le déchet se doit d’être préservé et son élimination de la sphère urbaine compte moins que sa réutilisation dans la programmation de la ville en devenir.  Il s’agit de faire « monde avec l’immonde » (Monsaingeon, 2020) ou encore « de ne plus faire de nos ressources des déchets » (Berlingen, 2022). 

Une réflexion pour une gestion davantage circulaire des déchets a été abordée de façon différente dans la littérature : approches par le design (McDonough et al., 2011), par l’écologie industrielle (Frosch & Gallopoulos, 1989), industrielle et territoriale (Buclet, 2011) ou post-croissance (Arnsperger & Bourg, 2016). Ces travaux indiquent la nécessité d’avoir l’approche la plus globale possible pour appréhender la mise en circularité des flux. 

Dans l’analogie du métabolisme urbain, la recherche de nouveaux nutriments contenu dans les rejets peut s’apparenter à un allongement du temps de digestion – de métabolisation, donc - par la ville, et passe par la création de nouveaux organes ou de nouveaux services hors de la sphère socio-technique de la gestion habituelle des déchets. 

  • 4. En géographie urbaine, et par analogie, on parle de l’arrière-pays d’une ville pour désigner l’ensemble des espaces qu’elle commande, que cette ville soit portuaire ou non. Manuel Tardits (2024) définit l’hinterland de Tokyo comme les espaces compris entre le cœur urbain et les suburbs éloignées.

Penser et agir à contre-flux 

Arracher du flux « immonde » la fonction des biens qui s’y trouvent et les faire durer c’est déjà résister, c’est penser et agir à contre-flux. Penser et agir à contre-flux est éminemment politique car si le flux d’immondices est strictement encadré par un puissant faisceau réglementaire et contractuel, son accès l’est tout autant. On ne peut faire un commun déchet (Carvé, 2018; Micheaux, Aggeri, 2019; Armiero, 2024) sans un engagement et un soutien politique fort car la relocalisation des déchets fortement réglementés est très spatialisée. Une telle relocalisation mobilise de l’espace et entre en concurrence avec d’autres projets dont les priorités peuvent paraître plus évidentes lors d’arbitrages politiques. Il s’agit pour les élus en charge des déchets de faire valoir l’intérêt de conserver ce que par nature les fonctions urbaines expulsent, tout en ôtant un foncier courtisé par d’autres projets plus évidents politiquement (construction d’une école, par exemple). 

Les systèmes techniques et les infrastructures nécessaires au fonctionnement urbain sont bien souvent hérités et l’analyse de cet héritage par le prisme du métabolisme urbain peut conduire à les qualifier de « zombies », tel que José Halloy (2020) définit les systèmes techniques non durables. Il s’agit des technologies mortes à l’aune de la durabilité mais envahissant frénétiquement encore le monde au détriment des humains et de la biosphère, la ville devenant à terme une menace pour elle-même. Résister nécessite de remettre en question l’héritage socio-technique qui verrouille le métabolisme urbain, de réorienter et réorganiser l’infrastructure :  « A vrai dire, il convient surtout de penser et mettre en œuvre une articulation entre instauration et destauration » (Bonnet et al., 2021) .  

S’interroger sur l’opportunité de  relocaliser des déchets-ressources dépend de la capacité des communautés d’expérimentateurs qui s’organisent autour de ces flux à inventer un récit qui s’inscrit et s’ancre durablement dans l’espace des services urbains. Dans son livre Poubellocène (2024, p. 31), Armerio explique :

« L’ennemi juré de la production de déchets n’est pas le recyclage mais le commoning. (...) Par commoning j’entends l’ensemble des pratiques socioécologiques qui (re)produisent les communs en transformant des “choses” en pratiques collectives, en relation sociales. (...) Parce que les communs et le commoning ont la capacité de se régénérer par l’intermédiaire d’un réseau de rapports socioécologiques, je soutiens que le comming est à la (re)production par le partage ce que la production de déchets est à l’extraction par l’altérisation. Autrement dit, si les rapports sociaux délétères sont basés sur la consommation et l’altérisation (sur la détermination des objets et des personnes jetables), les pratiques de commoning, elles se fondent sur la reproduction des ressources et des collectivités ».

L’appropriation collective citoyenne - la plupart du temps sous format associatif - des déchets, que l’on peut qualifier de commoning, se heurte rapidement aux collectivités locales qui, légalement, sont propriétaires de ces biens abandonnés. Les associations ont donc dû adapter leur rôle : elles sont devenues des gestionnaires de déchets, agissant par délégation des collectivités et ayant pour mission des objectifs de « réduction des déchets ». La gestion des déchets dans le cas de l’économie circulaire consiste à « faire avec » et c’est à ce titre que les associations deviennent des acteurs impliqués dans la production de nouveaux services territoriaux. Ce n’est pas tant la gestion des déchets et la réduction de ceux-ci que la production de services qui importe. Cette co-production de service entre une collectivité et une association est souvent une réponse à un besoin local bien spécifique totalement étranger à la compétence initiale de la collectivité de collecte des déchets. C’est à ce titre que la collectivité de collecte des déchets du territoire de Fontenay-le-Comte en Vendée à répondu indirectement à la problématique de l’accès à la mobilité douce en co-produisant un service de réparation de cycles issus des déchetteries du territoire. Les lignes directrices de ce service sont : accès à la réparation et possession de cycles à prix contenu dans le principe de la solidarité5. Politiquement, ce sont des élus des commissions déchets qui, par l’économie circulaire, ont répondu le plus efficacement à la problématique de la mobilité locale. Il est donc possible de faire faire aux déchets du « développement territorial » et, pour les élus en charge de cette thématique, d’explorer des possibilités inédites. Toutefois la réussite d’une gestion en commoning procède d’une volonté politique locale car rien n’est moins évident pour des institutions publiques de décentraliser la prise de décisions. Les institutions rencontrent souvent des « difficultés à instaurer un espace de gouvernance partagé avec les acteurs de la société civile et limitent la diffusion de modèles décentralisés produits par le commoning »  (Boespflug et al., 2021).

Très concrètement, la sobriété et la mise en circularité opérationnelle des flux, en favorisant le réemploi, nécessite qu’une accumulation se produise quelque part au sein de la ville, qu’une proximité possible entre l’offre et la demande, entre le désir et le rejet, entre l’immonde et le monde, s’accomplisse. Cette concentration spatiale des déchets, bien qu’utile au réemploi et nécessaire pour une justice environnementale, car limitant la colonisation par les déchets, risque d’engendrer des formes subtiles d’inégalités environnementales urbaines pouvant être assimilées à une forme de violence qu’il convient d’anticiper et de prévenir.     

Références bibliographiques

Armiero, M., & Calvé, N. (2024). Poubellocène : Chroniques de l’ère des déchets. Lux é́diteur.

Arnsperger, C., & Bourg, D. (2016). Vers une économie authentiquement circulaire. Réflexions sur les fondements d’un indicateur de circularité. Revue de l’OFCE, 145(1), 91‑125. https://doi.org/10.3917/reof.145.0091

Bahers, J.-B., Durand, M., & Beraud, H. (2017). Quelle territorialité pour l’économie circulaire ? Interprétation des typologies de proximité dans la gestion des déchets. Flux, 109110(3), 129‑141. https://doi.org/10.3917/flux1.109.0129

Bar-On, Y. M., Phillips, R., & Milo, R. (2018). The biomass distribution on Earth. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 115(25), 6506‑6511. https://doi.org/10.1073/pnas.1711842115

Baudrillard, J. (1970). La Société de consommation : Ses mythes, ses structures. Gallimard.

Berlingen, F. (2022). Permis de nuire : Sous le règne des pollueurs-payeurs. Rue de l’échiquier.

Boespflug, M., Carré, C., & Lamarche, T. (2021). Biodéchets : Retour d’expériences de commoning autour du compostage de proximité. Flux, 124125(2), 12‑26. https://doi.org/10.3917/flux1.124.0012

Bonnet, E., Landivar, D., & Monnin, A. (2021). Héritage et fermeture : Une écologie du démantèlement. Éditions Divergences.

Buclet, N. (2011). Écologie industrielle et territoriale : Stratégies locales pour un développement durable. Presses universitaires du Septentrion.

https://books.openedition.org/septentrion/15560?lang=fr

Cavé, J. (2018) . En quête des communs urbains La gestion conflictuelle des déchets au Brésil. Revue internationale des études du développement, N° 233(1), 117-137. https://doi.org/10.3917/ried.233.0117.

Frosch, R. A., & Gallopoulos, N. E. (1989). Strategies for Manufacturing. Scientific American, 261(3), 144‑153. https://www.jstor.org/stable/24987406

Grisot, S. (2021). Manifeste pour un urbanisme circulaire : Pour des alternatives concrètes à l’étalement de la ville. Éditions Apogée.

Halloy, J., Nova, N., & Monnin, A. (2020). Au-delà du low tech : Technologies zombies, soutenabilité et inventions.

Harpet, C. (2013). 10. Société de consommation et production de déchets. In A. Euzen, L. Eymard, & F. Gaill (Éds.), Le développement durable à découvert (p. 230‑231). CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.10781

Liboiron, M. (2024). Polluer, c’est coloniser. Édition Amsterdam. 

Lipovetsky, G. (2003). La société d’hyperconsommation. Le Débat, 124(2), 74‑98. https://doi.org/10.3917/deba.124.0074

McDonough, W., Braungart, M., & Maillard, A. (2011). Cradle to cradle : Créer et recycler à l’infini (3e éd). Éd. Alternatives.

Micheaux, H. et Aggeri, F. (2019) . Le déchet comme potentiel commun : vers une nouvelle forme de gouvernance de l’environnement. Annales des Mines - Gérer & comprendre, N° 137(3), 3-15. https://doi.org/10.3917/geco1.137.0003.

Monsaingeon, B. (2020). Homo detritus : Critique de la société du déchet. Éditions Points.

Nixon, R. (2013). Slow violence and the environmentalism of the poor (First Harvard University Press paperback edition). Harvard University Press.

Biographie de l'auteur

Photoreporter durant une dizaine d’années sur des thématiques environnementales (orpaillage clandestin et politiques d'accès aux soins, en Afrique  de l’Ouest, Afrique de l’Est et Amérique du Sud), Julien Chraïbi explore les rejets du monde contemporain occidental et consacre un travail doctoral à la relocalisation des déchets en milieu rural au sein d’une collectivité du sud de la Vendée (France).

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