Extrait d'un article de presse avec les portraits de Victor Hugo et Juliette Drouet

[2022] - Dans l’ombre de Victor Hugo : Juliette Drouet, actrice, amante, muse et écrivaine

Article
septembre 2025

Par Lola DESTOUCHES, Paul LOUBOUTIN, Mathis REIS et Youmna YARAK.
Étudiant.es de deuxième année en Humanités Politiques à Sciences Po (Paris), encadré.es par Rachel Mazuy


C’est l’histoire d’un couple illégitime entre une petite comédienne, Juliette Drouet, et le plus célèbre écrivain français du XIXème siècle, Victor Hugo. Souvent dans la pénombre du génie, la figure de la maîtresse apparaît pourtant essentielle à la compréhension de l’homme. Amie dévouée ou compagne fidèle, artiste indépendante ou confidente de cœur, Juliette Drouet incarne une myriade de personnages qu'on retrouve dans les représentations qu’en fait de la presse entre la fin du XIXe siècle et le début des années cinquante.

La rencontre : Juliette Drouet dans l’ombre de Victor Hugo

Si plusieurs milliers d’articles évoquent le parcours et la vie de Juliette Drouet et le couple qu’elle forme avec Hugo, la presse parle peu de la jeune femme de son vivant.  C’est surtout à partir de son décès, en 1883, deux ans avant son amant, que Juliette Drouet apparaît réellement sur le devant de la scène médiatique.  

Née à Fougère le 10 avril 1806 dans une famille bretonne modeste, Juliette Drouet assume et revendique pleinement cet héritage comme le souligne Mercure de France en 1914 (1 mai 1914, p. 6) : “De ses humbles origines, madame Drouet tirait volontier quelques fiertés ; elle écrivait je suis peuple, comme d’autres disent je suis noble. Orpheline à deux ans, prise en charge tardivement par un oncle, elle fréquente épisodiquement les salles de classe, passant une partie de son adolescence, dans le pensionnat des Bernardines, un couvent qu’elle quitte à 16 ans (La Revue. 15 juin 1914, p. 121).

À dix-neuf ans la jeune femme fait ses débuts dans le monde de l’art, en devenant l’élève et le modèle du sculpteur Pradier. Ce dernier, devenu son amant, refuse d’assumer la paternité d’une petite fille, et la pousse vers le théâtre et vers Bruxelles, où, guidée par Félix Harel, un réfugié politique, elle fait ses premiers pas au Théâtre du Parc. 

La carrière de comédienne de Juliette Drouet démarre le 6 décembre 1828, date de sa première apparition sur les planches. Elle connaît alors un certain succès ; le public est conquis et les comptes rendus de la presse laissent présager une carrière prometteuse : 

L’espace me manque - dit L’Argus politique et littéraire des spectacles des arts et des moeurs (7 décembre 1828) - pour parler d’un début remarquable qui a eu lieu au Théâtre du Parc, Celui de Mlle Juliette. Une jolie figure, des yeux plein de charme et d’expression, une voix faible, mais douce et juste, une excessive timidité, mais sans gaucherie, de la gentillesse, des inflexions qui viennent de l’âme et qui ne sont le fruit ni de l’étude ni de l’expérience, voilà ce que le public a remarqué chez Mlle Juliette, si j’en juge par les applaudissements nombreux qu’elle a reçu.

Cependant, sa seconde prestation déçoit le public. On lui reproche un mauvais jeu de scène, une certaine irrégularité, son émotivité et son manque de confiance en elle. Juliette Drouet n’abandonne pas pour autant et remonte sur scène une troisième fois, afin de regagner les faveurs du public. En 1830, elle est ainsi sur la scène du théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris, puis elle migre au théâtre de l’Odéon. Elle part ensuite jouer à Florence, et revient aux bras du Prince Demidoff, mécène généreux et diplomate russe (La Revue. 15 juin 1914, p. 122).

Jusqu’à sa rencontre avec Hugo, le parcours de Juliette Drouet est donc emblématique de celui de nombre de jeunes actrices de l’époque, demi-mondaines ou courtisanes, dont la carrière évolue à la limite de la prostitution. En 1833, lors de la représentation de Lucrèce Borgia dans laquelle Juliette Drouet joue le petit rôle de la princesse de Negroni, elle rencontre l’écrivain qui s’éprend de “son sourire gracieux et mortel” (Le Petit Journal illustré. 19 mai 1935, p. 5). C’est le début d’une idylle qui va durer plus de cinquante ans, et qui conduit à effacer Juliette Drouet de la scène théâtrale et la condamne peu à peu à vivre presque recluse. 

Elle reste dans un premier temps attachée à sa carrière. En effet, la jeune comédienne réussit pour la première fois à obtenir un rôle important (celui de Jane dans la pièce Marie Tudor), le 6 novembre 1833 à la Porte Saint-Martin. Néanmoins, sa performance s’avère désastreuse, et elle est très critiquée. Cent ans après, la presse se remémore : 

Il y a cent ans, hier, que la Porte Saint-Martin représentait, pour la première fois, Marie Tudor. La représentation avait été fort mouvementée et Victor Hugo avait souffert de voir Juliette Drouet inférieure à ce qu'il attendait d'elle.” (La République. 7 novembre 1933, p. 2)

Juliette Drouet voudrait continuer à jouer, mais Victor Hugo ne l’aide aucunement et  préfère pour elle une vie hors de la scène. Tous les rôles qu’il lui donnait au départ à répéter sont désormais assignés à d’autres comédien(ne)s et elle se sent rejetée par son amant. Après un épisode de brouille et de fuite (La Femme de France. 16 décembre 1928, p. 3) , elle se résigne finalement à arrêter sa carrière, rompt son contrat avec la Comédie-Française qui l’avait engagée en 1834, et accepte d’abandonner définitivement le théâtre (Le Petit Journal illustré. 19 mai 1935, p. 5). 

De ce fait, Juliette Drouet sacrifie sa carrière pour son amour envers Victor Hugo ; en retour, ce dernier va progressivement l'entretenir complètement. Leur lien économique et affectif est donc simple : ils s’aiment, elle se dévoue à lui, il l’entretient. Ainsi, la jeune femme ne bénéficie d’aucune reconnaissance sociale, elle n’est pas la femme conventionnelle et légitime de Victor Hugo et n’a désormais plus de métier. Elle vit véritablement dans l’ombre de son Toto comme elle aime à l’appeler, ne sortant dans la rue qu’avec lui, ou pour voyager l’été avec son amant. 

Aussi :  “​​Les grandes joies et les triomphes de Victor Hugo étaient aussi les siens. L’élection académique de 1841 et l'élévation à la Pairie en 1845 sont de grandes dates aussi dans l’existence de Juliette.” (Le Petit journal illustré. 19 mai 1935, p. 5)

Quelques décennies plus tard, la presse féminine la regarde comme une femme dont le parcours social est intrinséquement lié à son amant. La Femme de France du 16 décembre 1928 (p. 36), explique ainsi comment Victor Hugo “transforma la jolie actrice en une petite bourgeoise.” Dans un autre article, le même journal revient sur ses débuts en ajoutant  comment Hugo l’a sauvée de la misère qui la rongeait : 

“Trompée, humiliée, malmenée, Juliette Drouet s'enfuit, un jour, avec son enfant et mena, pendant quelque temps, une vie errante. Enfin, en 1833, Victor Hugo se trouva sur sa route : tout fut transformé pour elle ; tout aussi pour sa fille dont le poète s'occupa avec des soins paternels.” 

Le couple épistolaire : Juliette Drouet, femme de lettres et muse

Hugo l’encourage cependant à lire, et la pousse à se lancer dans l’écriture d’un journal épistolaire. Il lui confie en quelque sorte le rôle d’écrire leur vie respective à travers leur correspondance. En cinquante ans, ce sont 22.000 lettres d’amour qui voient ainsi le jour.

Du fait du statut d’Hugo, la postérité de ces lettres est rapide. Dès 1905, alors qu’un dépôt à la Bibliothèque nationale est projeté, on en prévoit la publication, même si le premier recueil de lettres choisies paraîtra en fait en Angleterre. C’est un éditeur (Auguste Blaizot) qui a acheté un lot de lettres de Juliette et qui, en 1914, en publie pour la première fois une partie en France dans un ouvrage écrit par l’homme de lettres Louis Guimbaud. Le recueil est alors commenté par quelques comptes rendus laudateurs dans la presse, qui soulignent l’abnégation de Juliette en détaillant son quotidien (Le Siècle. 28 juin 1914, p.5),  ou insistent sur les aspects les plus scandaleux (Gil Blas. 9 juin 1914, p. 3) En 1918, Louis Barthou, qui a lui acquis les autographes de Victor Hugo, les édite (L’Echo d’Alger. 28 sept. 1918, p. 2). En 1938, le poète et conservateur du Musée Victor Hugo, Paul Souchon, publie lui aussi un autre choix de lettres (liées à l’année où sort Ruy Blas), accompagné d’une longue introduction dans la Revue des deux mondes (1er mai 1938, p. 337-373).

Elles ne sont cependant pas appréciées par tous. Ainsi, pour Le Figaro (4 juin 1938, p. 1), ces lettres, quelles qu’elles soient, sont vulgaires et diminuent le grand homme :

Eh ! non, quelque admiration et curiosité que j'aie pour Victor Hugo et ce qui le touche, je ne parviens pas à être ému par les lettres de Juliette Drouet que publie la Revue des Deux Mondes. Nous en connaissions d’autres ; celles-là n'ajouteront rien à ce que nous pensions de ces autres-là.
 

Paul Souchon publie un second recueil de lettres en 1940 chez Albin Michel (Olympio et Juliette Drouet. Lettres inédites de Juliette Drouet à Victor Hugo). Contrairement au Figaro , La Lumière (16 février 1940, p. 4)  voit alors chez Juliette un talent caché d’écrivain à travers un “style parfois exquis, un élan lyrique qui surprend”. Parmi les lignes que le quotidien dirigé par Georges Boris retient, en voici quelques-unes dont on peut en effet apprécier la poésie : “Mon amour à moi grandit et fleurit sous le soleil brûlant comme sous la pluie et le vent. On voit bien que c’est une plante du ciel, rien de la terre n’y fait”

En 1951, au moment de la sortie d’un troisième recueil édité par Souchon, le magazine féminin Elle (14 mai 1951, p. 24) insiste quant à lui davantage sur les lettres dans lesquelles la figure de Juliette apparaît comme un soutien émotionnel durant les différentes phases de la vie de son amant. Ainsi, quand en 1843, année de leur anniversaire de rencontre, Léopoldine, la fille du poète, décède, et Juliette veut se montrer aux côtés de son amant en deuil : 

Je veux prier le bon Dieu et je ne le peux pas toutes mes facultés, tout mon être sont tournés vers toi. Je donnerais ma vie pour t’épargner une douleur, je l’aurais donnée dans ce monde et dans l’autre pour sauver ton enfant adorée. 

Le magazine relève une autre lettre de Juliette, dans laquelle elle se soucie de son Toto alors que la révolution de 1848 fait rage dans les rues de Paris : 

Plus de massacres, plus d’horreurs, tout cela est fini! On vient de crier dans la rue que le Faubourg s’était rendu. Quel bonheur ! Je vais te revoir! Je n’aurai plus à trembler pour ta vie.” 

Enfin, en abordant l’infidélité de Victor Hugo, le magazine féminin choisit une lettre qui glorifie Juliette en insistant sur son sacrifice et sa position de victime : 

“[...] épargnez-moi cette dernière goutte d’amertume, de voir souffrir par ma faute l’homme que j’aime plus que la vie, plus que le bonheur, [...], laissez-le être heureux avec une autre plutôt que malheureux avec moi [...]” 

Hugo entretenait en effet des relations avec d’autres amantes telles que Judith Gautier et surtout Madame Léonie Briard. Le scandale de leur liaison avait alors retentit jusqu’en province (Le Courrier de la Côte-d’Or. 12 juillet 1845, p. 3). En 1938, L’Intransigeant (19 juillet 1938, p. 2)  relate, sous la forme d’un récit historique, cet épisode de l’histoire amoureuse et tumultueuse des deux amants, mettant en avant l’infidélité de Hugo. En effet, pendant plus de sept ans, il a caché à Juliette sa relation avec madame Léonie Briard. La romancière Gabrielle Reval dépeint alors Juliette Drouet en amoureuse fidèle, dans l’attente désespérée d’un amant souvent absent : 

“Ainsi donc, tandis que Juliette vivait à l’écart, se gardant bien d’attirer l’attention sur son amant, veillant à conserver en tout point ses engagements, Victor Hugo la trompait avec une jeune femme”. 

Mais les lettres commentées par la presse montrent aussi une Juliette Drouet qui entend bien garder sa place aux côtés du poète et qui se montre extrêmement jalouse non seulement envers la femme légitime, Adèle Foucher, mais envers toutes les femmes que Victor Hugo fréquente. Elle souhaite d’ailleurs dépasser la situation d’adultère qu’elle entretient avec son amant car elle veut, pour son plaisir personnel, avoir un enfant de lui, fonder une famille. Il s’agit en somme pour elle de transformer ce couple, jusque-là illégitime en un "véritable'' union. L’hebdomadaire Carrefour (29 août 1951, p. 7) dépeint même une Juliette dont l’amour atteint la limite de l’obsessionnel : Malade, fatiguée, sans sommeil, Juliette est toujours aussi jalouse, comme en témoigne ces quelques lignes : 

“Cher bien-aimé. Je suis allée trois fois ce matin chez toi pour t'embrasser et pour te donner tes œufs. Mais tu dormais si bien que je n'ai pas eu le courage de te réveiller... quant à moi, mon doux adoré, si on mourait de mal avoir dormi, je ne serais pas vivante à l'heure ou je te gribouille ceci.” 

En somme, dans l’ensemble des comptes rendus et des articles de presse liés à la correspondance, c’est l’histoire d’une Juliette amoureuse et dévouée qui domine, même si la jalousie, les infidélités, les querelles, et ses inquiétudes pimentent le tout. 

La presse, en se fondant notamment sur les lettres, montre aussi l’importance qu'a eu Juliette Drouet dans la construction de l'œuvre de Victor Hugo. Cette fonction de muse, Paris-Soir (17 octobre 1937, p. 7) la rappelle en évoquant le titre de l’un des poèmes de Victor Hugo, dédié à Juliette, et inspiré d’une de ses sorties champêtres avec son amante dans la banlieue parisienne : “Les années passent. Cette promenade champêtre de 1837 a laissé une trace ineffaçable, un poème d'amour immortel: La tristesse d'Olympio".

C’est aussi l’histoire d’une Juliette Drouet toute entière inspiratrice de son amant, comme le souligne Gil Blas en évoquant le poème écrit après la mort Cécile Pradier, la fille de Juliette.

“Juliette Drouet avait subi la plus cruelle de toutes les douleurs, elle avait perdu une fille jeune, charmante, adorée, à propos de laquelle fut écrit un des poèmes les plus parfaits et les plus émus des Contemplations.”

Le couple en exil

Comme celle d’Hugo, la vie de Juliette Drouet est bouleversée par le coup d'État du 2 décembre 1851, où Louis Napoléon Bonaparte s’empare du pouvoir par la force. L’écrivain est désormais un opposant que sa maîtresse va protéger. Elle sort alors un peu de l’ombre :  “Au moment du coup d’Etat, c’est chez Mme. Drouet que Victor Hugo trouva un asile avant de partir pour Bruxelles.” (La Justice. 13 mai 1883, p. 2). Ainsi, la relation complexe entre les deux amants révèle une autre facette jusque-là méconnue de Juliette Drouet : une femme protégée mais aussi une protectrice. Une évolution que la presse ne manque pas plus tard de saluer, notant aussi parfois la reconnaissance de l’écrivain, qui en témoigne ensuite dans son œuvre (La Revue universelle. 1er juin 1937, p. 128). 

Le départ pour l’exil révèle aussi la liaison de Hugo avec madame Biard, en y mettant fin. Durant cette longue période de près de deux décennies, Juliette, éperdument amoureuse, est ainsi la seule maîtresse qui accompagne l’écrivain, d’abord en Belgique, puis dans les îles anglo-normandes. En 1855, Victor Hugo s’installe en effet à Guernesey après quatre années de fuite, en achetant, un an après son arrivée sur l’île, une maison à Saint-Pierre-Port (Hauteville House).

La Gazette de Guernesey (24 mai 1856) semble alors ravie : 

Monsieur Victor Hugo vient d’acheter une grande maison, située à Hauteville. Nous en sommes charmés. Nous sommes charmés de cette nouvelle, qui prouve, puisqu’il va se fixer parmi nous, qu’il s’y plaît.” 

Juliette ne tarde pas à s’installer dans une maison voisine, La Fallue (rebaptisée Hauteville Fairy ou Hauteville II), à deux pas de celle de son amant. Elle offre d’ailleurs une vue en contrebas sur le jardin de la nouvelle demeure des Hugo. À l’époque, la présence de Juliette Drouet à Guernesey est peu mentionnée. Dans la presse du Second Empire, on met brièvement en valeur son statut d’ “amie dévouée de Hugo” qui, selon Le Figaro (23 août 1878, p. 1), habite une maison voisine de Hauteville-House, dans la même rue. Tous les matins, entre dix et onze heures, Victor Hugo va la chercher pour l’amener à déjeuner.”. 

En revanche, quelques années plus tard, les journaux du premier XXème siècle retracent de manière détaillée l’installation des proscrits dans l’île en montrant notamment leur passion partagée pour le mobilier et la décoration intérieure (Le Gaulois. 11 juillet 1914, p. 4).

Ils fréquentaient déjà assidûment les brocanteurs à Paris, une habitude qu’ils vont conserver à Bruxelles, puis dans les îles anglo-normandes. C’est ainsi ensemble qu’ils partent à la chasse aux vieux coffres et aux “chinoiseries”, très prisées à cette époque. Les deux collectionneurs vont ainsi aménager leurs pièces de vie : Juliette Drouet à l’aide de “ses pots, ses plats, ses soupières, ses oiseaux, ses fleurs et ses chinois”, et Victor Hugo avec “ses laques japonaises, ses étoffes peintes ou brodées, ses bois sculptés et ses vieux sièges.”. 

Les amants sont effectivement très proches à Guernesey. En 1868, ils vont même finir par enfin habiter ensemble quelques années après la mort d’Adèle Foucher, l'épouse de Victor Hugo. Juliette Drouet prend alors le statut d’intendante, remplaçant l’épouse dans ce rôle. Dans les dernières années de sa vie, c’est elle qui organise les grands dîners où, après l’exil, toute la bonne société parisienne est invitée. À Guernesey comme en France, Juliette, devenue maîtresse de maison, reste néanmoins cette figure féminine dévouée au grand homme :  “plus tard, avenue d’Eylau, elle faisait avec autant de bonnes grâce que de charme, les honneurs de la maison du poète.”. À son décès, La France (13 mai 1883, p. 2) insiste aussi sur la figure de Juliette hôtesse du “salon Hugo”, à leur retour à Paris après près de vingt ans d’exil :

Jusqu’au dernier jour, elle s’occupa des réceptions et des invitations, surveillant tout et remplissant sa tâche délicate avec un tact que les habitués de ce salon illustre ont admiré.

La célébrité posthume

Juliette Drouet s'éteint à Paris le 11 mai 1883. À l’annonce de son décès, plusieurs nécrologies lui sont dédiées dans la presse. Son nom et sa figure surgissent enfin de l’ombre, puisque plus d’une cinquantaine d’articles à son sujet paraissent entre 1883 et 1884.

Ses “funérailles solennelles”, organisée par les amis de Victor Hugo, donnent lieu à un défilé du “tout paris artistique et littéraire” au cimetière, avec un discours “en présence de la foule des admirateurs et des amis de Victor Hugo, qui n’eussent pas été, à coup sûr, plus nombreux et plus respectueux s’il se fût agi des funérailles de Mme Victor Hugo elle-même.” (La Revue mondiale, 1er novembre 1926, p. 69, citant La Gazette anecdotique).

Dans ces articles, elle est présentée seule ou bien est mise en avant par rapport à son amant. Ainsi, dans Gil Blas (13 mai 1883, p. 2), l’écrivain Théodore de Banville titre son article “Madame Juliette Drouet”. Il propose une redécouverte de l’artiste qui “n’avait fait que passer au théâtre mais qui n’avait pas été une comédienne ordinaire”. À ce titre, le journal ressuscite aussi le portrait qu’avait fait d’elle Théophile Gautier dans Mademoiselle Juliette (Portraits contemporains, Littérateurs. Peintres. Sculpteurs. Artistes dramatiques, J. Charpentier, 1874), dont il reprend certains extraits : 

Avec si peu de temps et si peu de paroles elle a trouvé le moyen de créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne au sourire gracieux et mortel, aux yeux pleins d’enivrements perfides ; visage rose et frais qui vient de déposer tout à l’heure le masque de verre de l’empoisonneuse, si charmante d’ailleurs qu’on oublie de plaindre les infortunés convives, et qu’on les trouve heureux de mourir après lui avoir baisé la main.” 

De l’éloge de Madame Drouet apparaît néanmoins un paradoxe que la presse conservatrice (en particulier celle monarchiste et catholique), s’empresse de soulever, déclenchant ainsi une polémique autour du couple illégitime (L’Univers, 17 mai 1883, p. 2). Le Clairon (14 mai 1883), juge ainsi scandaleux une telle effervescence autour d’une femme illégitime et de surcroit issue dun couple considéré comme une de ces scandaleuses et révoltantes exhibitions destinées à outrager les croyances de la majorité des Français. La publication monarchiste ajoute “qu'au lieu de se taire ou de parler bas, on a vociféré par-dessus les toits. On a convoqué le « tout-Paris » des premières. On a exécuté un assourdissant ra fla fla ! sur ce cercueil à peine cloué.” Ainsi, ce que critique le journal est la transformation par “le tout Paris littéraire” et la presse, de la figure de Juliette Drouet en une “maîtresse légitime”.  On décèle dans ses lignes la prégnance de l'opprobre social lié alors à l’adultère, en dépit de la loi sur le divorce qui va bientôt être votée par les Républicains.

Pendant les vingt premières années du XXe siècle, en dehors de la correspondance, plusieurs centaines d’articles sont publiés, traitant principalement de la vie de Juliette Drouet, sous le prisme biographique de celle de Victor Hugo. Dans les années 1930 et 1940, la représentation médiatique de Juliette Drouet explose, stimulée par les publications des lettres et par plusieurs biographies (Maurice Du Bos en 1933 et 1934, Etienne Aubrée en 1942). Le nombre d’articles dépasse alors le millier. C’est à cette époque qu'apparaît une représentation plus nuancée de Juliette Drouet, qui rend de plus en plus compte de son talent en tant qu’écrivaine, et d’une certaine façon de son émancipation partielle par rapport à la figure hugolienne, même si Victor Hugo n’est jamais très loin, leur histoire d’amour restant placée au cœur de ses représentations.

Juliette Drouet laisse ainsi une trace indélébile sur le cœur de l’homme que la presse n’hésite pas à mettre en avant. A partir du premier janvier 1940, Paul Souchon, dans L’Oeuvre (31 décembre 1939, p. 2), retrace à nouveau la vie du couple dans un feuilleton (“La Plus aimante, ou Juliette Drouet entre Victor Hugo et madame Biard”), qui reprend l’un de ses ouvrages. Juliette y apparaît comme un pilier central hugolien, inventant et partageant un amour libre qui aurait transcendé le poète comme aucune amante auparavant :

“On peut dire que la venue exaltante de Juliette dans sa vie a orienté Victor Hugo vers une vision plus vraie de la réalité. Il est entré plus avant dans la connaissance du cœur humain et il a communié plus intimement avec la nature.” 

Le sacrifice de sa carrière de comédienne, les milliers de lettres écrites de sa main et son soutien même dans les moments les plus difficiles pendant l’exil, ont bien contribué à valoriser la figure d’une Juliette Drouet dont la postérité se forge dès son décès en 1883. Peu à peu, celle qui sut se maintenir aux côtés de Hugo, en dépit des hauts et des bas, est même devenue un objet en soi des études littéraires hugoliennes.

Bibliographie

Site internet : Juliette Drouet, lettres à Victor Hugo. En ligne (consulté le 3 septembre 2025)
(édition savante du journal épistolaire de Juliette Drouet à Victor Hugo : environ vingt-deux mille lettres annotées par une équipe universitaire, publiées progressivement sur la présente plate-forme.) 

DROUET, Juliette. My beloved Toto : letters from Juliette Drouet to  Victor Hugo, 1833-1882. Albany: State University of New York Press. 2005. En ligne (consulté le 3 septembre 2025)

FILLIPETTI, Sandrine. Victor Hugo. Paris : Gallimard. 2013. En ligne (consulté le 3 septembre 2025)

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HOVASSE, Jean-Marc. Victor Hugo . II . Pendant l’exil (1851-1864). Paris : Fayard. 2008.

ISBELL, John Claiborne. « Julienne Joséphine Gauvin [Juliette Drouet] 10 April 1806–11 May 1883 » in Destins de Femmes. London: Open Book Publishers. 2023. En ligne (consulté le 7 juin 2025).

NAUGRETTE, Florence. Juliette Drouet : compagne du siècleParis : Flammarion. 2022.

NAUGRETTE, Florence et Françoise SIMONET-TENANT, ed. Juliette Drouet épistolière : actes du colloque de Paris. Paris : Eurédit. 2019.

NAUGRETTE, Florence. «Juliette Drouet sociologue ?». Romantisme. 2017, vol.175 no 1. p. 17‑28.
En ligne (consulté le 7 juin 2025).

NAUGRETTE, Florence. « “La page sortie de mon encrier” : les révélations de Juliette Drouet sur la genèse de l’œuvre de Hugo ». Genesis. 2017, vol.45. p. 113‑123. En ligne (consulté le 7 juin 2025).

NAUGRETTE, Florence. « Sur le tas: de Bruxelles à Paris, des mentors aux idoles, la formation continue européenne de Juliette Drouet (1828-1833) ». Elephant & castle. 2024 no 33. p. 96‑102. En ligne (consulté le 7 juin 2025).

PEDERSEN, Jean Elisabeth. Legislating the French family : feminism, theater, and republican politics, 1870-1920. New Brunswick: Rutgers University Press. 2003.

PUNTARELLO, Elisa. « Victor Hugo, Carnets d’amour à Juliette Drouet ». Studi francesi. 2023, 201 (LXVII | III). p. 710‑711.
En ligne (consulté le 7 juin 2025).

RONSIN, Francis. Les divorciaires : affrontements politiques et conceptions du mariage dans la France du XIXe siècle. Paris : Aubier. 1992.

Illustration

Illustration extraite de Elle. 14 mai 1951. NP

Voir aussi
Article
Hommes feuilletant un journal et pont d'un bateau, illustration du magazine Regards du 9 février 1939
Par Vincent BARRIÈRE, Lili BELLON, Romane FÉRET et Yan MARTIN . Étudiant.es de deuxième année en Humanités Politiques à Sciences Po (Paris), encadré.es par Rachel Mazuy . En 1880, la Tunisie est alors un pays dont on estime le peuplement à un million d’âmes. Les colons français, très peu nombreux...