Hommes feuilletant un journal, illustration du magazine Regards du 9 février 1939

[2022] - Les Italiens en Tunisie au temps du protectorat (1881-1940)

Article
septembre 2025

Par Vincent BARRIÈRE, Lili BELLON, Romane FÉRET et Yan MARTIN.
Étudiant.es de deuxième année en Humanités Politiques à Sciences Po (Paris), encadré.es par Rachel Mazuy

En 1880, la Tunisie est alors un pays dont on estime le peuplement à un million d’âmes.  Les colons français, très peu nombreux au départ (700 seulement), doivent compter avec une communauté italienne beaucoup plus importante puisque plus de 10 000 Italiens sont déjà recensés à la fin de la décennie (L’Économiste français. 14 mai 1887, p. 15 ). Pour les Italiens, ils sont même deux fois plus nombreux. Comme c’est encore souvent le cas dans les débats migratoires, ces statistiques donnent en effet lieu dès le départ à une  “véritable guerre des chiffres” même s’ils opposent deux puissances européennes souvent alliées.

En effet, le 12 mai 1881, le traité du Bardo est signé entre Sadok Bey, souverain de Tunisie et le gouvernement français de Jules Ferry. Il marque le début du protectorat français en Tunisie (1881-1954), mais pas la fin des ambitions italiennes dans la région. Dès lors, les Italiens sont des étrangers dans une Tunisie passée sous la tutelle française. 

Une colonie italienne hégémonique ?

La société tunisienne sous colonisation française va être vue selon des critères ethniques doublés de divisions sociales et économiques. La « colonie italienne » se distingue aussi grâce à “l’italianité”, cette concentration de caractères imaginés ou réels, et de références culturelles et sociales, fondant une base de stéréotypes partagés en et hors de la communauté immigrée. 

Ses origines en Tunisie remontent en fait aux 17e et 18e siècles, sous l’impulsion de médecins et de commerçants génois qui s’établissent à Tunis. Au début du 19e siècle, la présence italienne s’accentue avec l’arrivée de nouveaux émigrés qui bénéficient de la bonne entente des Italiens avec le Bey. Occupant le haut de la hiérarchie sociale, une partie sert d’ailleurs de conseillers dans l’administration pré-coloniale. Mais, au cours du XIXe siècle, l’arrivée d’Italiens qui fuient la misère d’un Mezzogiorno surpeuplé va changer le visage de cette communauté italienne. Un petit peuple d’ouvriers et de paysans s’installe, surtout dans les villes et sur le littoral, en profitant, pour certains, à partir de 1868, d’un traité italo-tunisien sur l’accès à la propriété.

Avec l’arrivée du protectorat, ils vont former dès lors un groupe de petits propriétaires agraires dont le statut socio-économique se situe entre celui, “supérieur”, des colons français et celui, “inférieur”, des paysans tunisiens. Au début du protectorat, si les Italiens ont gardé les avantages concédés par le Bey, ils occupent en majorité des positions professionnelles moins valorisées que celles des colons français. La plupart ont un emploi manuel et un quart d’entre eux sont des domestiques. À la fin du siècle, alors qu’émigrer aux Etats-Unis devient plus difficile, la Tunisie est de fait un nouvel Eldorado pour des migrants siciliens, journaliers, mineurs, pêcheurs ou petits artisans, dont le mode de vie et les salaires sont très proches de ceux des indigènes avec qui ils se mélangent, notamment dans les villes.

La Goulette, le premier port du pays, est alors entièrement dominée par les Italiens, en particulier par les Siciliens installés dans le quartier dit de “La Petite Sicile”. On pratique les mariages mixtes, mais on y parle les dialectes italiens. La colonie italienne dispose d’une chambre de commerce (dès 1884), d’une banque, la Banca siciliana, d’un quotidien, L’Unione, mais aussi de théâtres, de cinémas, d’écoles et d’hôpitaux (Regards, 9 février 1939, p. 4).

Cependant, dans ses premières années sous tutelle française, peu nombreux sont les journaux qui s’intéressent à l’ampleur de cette expansion italienne sur le sol tunisien. C’est le plus souvent dans des brèves, qu’apparaît la colonie. Elle représente alors avant tout un enjeu d’influence pour les gouvernements français et italiens. Au-delà de cette fonction politique et diplomatique, qui permet de mesurer les rivalités entre les deux pays, elle n’est pas étudiée en elle-même comme entité, mais noyée parmi les autres actualités coloniales.

Le 10 juin 1885, un article de La Lanterne, un titre radical qui va soutenir le général Boulanger, est intitulé « Ce qui se passe en Tunisie ».  On est alors en plein débat sur la politique coloniale. Le quotidien, qui rejette l’expansion coloniale, critique les faux profits que la France retirerait du protectorat et pointe le fait que seule la  « colonie italienne » serait bénéficiaire de la situation. Ce rejet, parallèle à une montée de la xénophobie face à l’immigration italienne dans l’hexagone, se traduit en effet par une large animosité de la presse envers une population italienne en Tunisie vue comme puissante et dominante tant numériquement que socialement.

On en retrouve la trace dans les débats parlementaires rapportés par le Moniteur universel et la Gazette nationale du 03 mars 1888. Le gouvernement est critiqué pour le peu d’efforts qu’il fait pour « rendre français » le protectorat, et le faire fructifier. La presse l'accuse de se complaire dans un « protectorat de fiction ».  La colonie italienne devient alors un bouc-émissaire parfait : désignée comme hostile, avide de défaites françaises, comme le prouverait la réticence des fonctionnaires italiens à l’égard du protectorat (La Nation, 25 mars 1888).

Un intérêt spécifique naît alors dans les journaux pour la démographie tunisienne. Il s’agit en effet de rattraper la population italienne qui progresse de façon jugée effrayante. L'Économiste français (14 mai 1887, p. 15) relève ainsi un pic dans les migrations des Italiens qui ont gagné plusieurs milliers d’individus depuis 1881, considérant, faute de statistiques précises, que la population française est « potentiellement inférieure. »

Les débats sont donc en fait largement rythmés par l’évolution des relations diplomatiques entre les deux pays. À cette date, comme le note La Nation du 25 mars 1888, les relations avec l’Italie semblent s’être améliorées par rapport aux années précédentes, puisque le nouveau consul italien en Tunisie exhorte ses compatriotes à “accepter les libertés octroyées” par la France et à s’engager dans « la régénération de la Tunisie, afin de coopérer avec une seule pensée, et dans un seul but, à l’œuvre de la grande nation qui a versé, à Magenta et à Solférino, le sang de ses enfants pour l’Italie. »

Six ans plus tard, un article de La Politique coloniale (7 juin 1894, p. 2), un journal colonial parisien à tendance républicaine, se charge de faire les éloges du protectorat, valorisant les bienfaits que celui-ci a engendré sur le territoire.

Mais, à partir de 1890, alors que l’Italie reprend son expansion coloniale, nombreux sont les articles qui critiquent les privilèges (Le Réveil. 14 janvier 1890, p. 1)  dont jouissent les Italiens en vertu du traité de 1868,  d’autant que ceux-ci doivent alors être renouvelés. Se fait alors sentir une angoisse croissante à l’égard de cette immigration vue comme “exponentielle, d’une communauté qui, tout en jouissant des “avantages du droit commun”, constituerait “un groupe indépendant, ayant la prétention de se soustraire au contrôle du protectorat.(L’Economiste européen. 17 août 1895, p. 20). Si, en 1894, à l’occasion de l’assassinat du Président Carnot par Caserio, les journaux témoignent unanimement de la correction de la colonie italienne, la trêve est de courte durée. Les médias continuent d’illustrer les tensions liées à cette infériorité démographique. Cette situation aboutit à l’abrogation du traité de 1868, auquel on substitue un nouveau traité en 1896.

Celui-ci affirme l’ascendant des colons français sur le reste de la population, même s’il conserve aux Italiens quelques avantages, en tant qu’européen. La communauté jouit de fait d’une position complexe, bouc-émissaire idéal d’un côté, mais se distinguant des “indigènes” malgré tout. Cette évolution annonce les politiques de nationalisation des années à venir, même si “le pouvoir colonial français affirme sa volonté d’assimiler et de franciser les étrangers européens” durant toute la période coloniale et dans tout le Maghreb.

Assimiler les Italiens ? Des représentations très polarisées (1896-1922)

La perception de la communauté italienne de Tunisie par la presse française se polarise très nettement à partir du traité franco-italien de 1896. Là où les titres de presse de la droite nationaliste ou les acteurs proches du lobby colonial représentent les Italiens de Tunisie comme une menace, quelques journaux, apparaissent  plus mesurés.

Au début du XXe siècle, l’essor démographique de la communauté italienne de Tunisie se poursuit toujours. Sur ce point, l’ensemble des titres de presse s’accordent : l’immigration italienne ne fait que s’accélérer. Le Journal Officiel de la République reprend en 1912 le rapport de Gabriel Alapetite, alors résident général de France en Tunisie. Selon l’administration française, on compte 55 572 Italiens en 1896 (contre 16 207 Français), puis 71 600 en 1901, et 88 082 en 1911, même si là encore, les chiffres des autorités italiennes sont gonflés puisqu’ils n'intègrent pas les naturalisations. Le consulat d’Italie estime à 40 000 le nombre d’émigrés italiens en 1895 et à 80 000 en 1900.

Mais, phénomène nouveau, si la querelle statistique des années précédentes ne faiblit pas, elle tend de plus en plus à se structurer de manière binaire. La presse nationaliste et la presse coloniale considèrent que les chiffres officiels français sous-estiment la part d’Italiens en Tunisie. On joue sur la peur d’une “invasion” de plus en plus massive de ces étrangers. En 1900, La Politique Coloniale (15 août 1900, p. 1)  titre ainsi sur « L’invasion italienne en Tunisie ». 

« il y a là des nuances de chiffres qu'il faut rectifier. En octobre 1899, il se peut que le nombre officiel des Italiens en Tunisie ne fût que de 60 000. Mais le nombre réel, constaté par le consulat d’Italie, dépassait 80 000. […] A l’heure actuelle [1900], il y a en Tunisie près de 120 000 Italiens» (15 août 1900). 

 

Les mêmes ressorts qu’on retrouve de manière contemporaine dans les rhétoriques xénophobes mensongères (les chiffres sont faux) sont utilisés : « La misère italienne, très prolifique - comme toutes les misères -  produit une émigration forcée de 200 000 à 300 000 Italiens par an. » (La Dépêche Coloniale. 14 oct. 1904, p. 1). 

De leur côté, les journaux plus favorables au peuplement italien reprennent largement les chiffres de l’ouvrage Le Peuplement italien en Tunisie et en Algérie (1905) de Gaston Loth. Ce professeur au lycée de Tunis a réalisé une enquête démographique avec l’appui de l’administration coloniale française assimilationniste. Le Petit Temps (19 mars 1905, p. 1) explique ainsi qu’il « existait, à la fin de 1903, 80 609 Italiens en Tunisie » et La Revue, dirigée par le sociologue Jean Finot, par ailleurs l'un des rares intellectuels français du début du xxe siècle à s'opposer radicalement aux théories racistes à prétention scientifique, estime qu’ « approximativement, il débarquerait en Tunisie 3 434 Italiens par an » (1 avr. 1905, p. 113).  

Au-delà des désaccords statistiques, les opinions divergent surtout sur les causes et les conséquences de l’augmentation de l’immigration italienne. Si aucun des titres de presse ne nie la misère qui touche le Sud de l’Italie et la Sicile, la presse coloniale accuse le gouvernement italien et les élites italiennes en Tunisie de se comporter en terrain conquis et d'oublier le fait que les Italiens résident sur un sol appartenant à la France.

En 1899, dans La Politique Coloniale (29 nov. 1899, p. 1), Eugène Bonhoure accuse même le gouvernement italien de financer des “sociétés coloniales” pour conserver sa place en Tunisie : 

« Ces financiers, qu’on a quelque raison de croire sinon subventionnés tout au moins véhémentement encouragés par le gouvernement italien ont créé deux « sociétés de colonisation » qui achètent dans les bons endroits — et le hasard fait que ces bons endroits sont précisément placés sur les points stratégiques les plus importants de la Tunisie — des propriétés aussi vastes que possible et les vendent par petits morceaux aux émigrants siciliens. ». 

 

Deux décennies plus tard, en 1922, Georges André-Fribourg, député radical-socialiste de l’Ain, alors membre du Conseil supérieur des colonies, appelle haut et fort à la francisation des “étrangers qui viennent s'installer dans l'Afrique française”, et parle d’un “Etat dans l’Etat” (Les Annales Politiques et Littéraires. 23 juil. 1922, p. 3) : 

« Aujourd'hui, en effet, un Italien de Tunisie peut faire élever ses enfants dans les écoles officielles italiennes, lire des journaux italiens imprimés à Tunis et violemment hostiles à la France, faire partie de ligues, de sociétés sportives italiennes, n'user que de banques italiennes, de prêtres italiens ; il s'est marié au consulat d'Italie, y a déclaré ses enfants, est soigné à l'hôpital italien, par des médecins italiens, défendu en justice par des avocats italiens, et ses descendants pourront éternellement demeurer Italiens. » 

Ces auteurs accusent aussi l’administration française de ne pas assez favoriser l’installation de colons français en Tunisie. D’autres journaux, comme le quotidien catholique La Croix (23 sept. 1896, p. 1), inventent même l’existence d’un complot maçonnique fomenté par les loges italiennes de Tunisie afin de prendre le contrôle du protectorat.

Ces thèses d’une immigration entièrement planifiée par l’Italie et ses élites pour assurer son hégémonie en Tunisie sont cependant rejetées par quelques titres. Selon eux, l’immigration n’est que la conséquence naturelle de la pauvreté touchant le Sud de l’Italie et la Sicile. Reprenant les analyses de Gaston Loth, Le Petit Temps (19 mars 1905, p. 1) explique : 

« Ce qui provoque cette forte émigration italienne c’est d’une part la misère des classes pauvres [...] Paysans et ouvriers sont chassés de leur pays par la faim et par le collecteur d’impôts. Et d’autre part, ils sont attirés en Afrique par la similitude de climat et des productions et par les salaires plus élevés qui leur sont offerts. »
 

Gaston Loth montre d’ailleurs que seulement trois sociétés italiennes ont vendu des terres à des colons italiens, et qu’elles ont toutes périclité. Quant à la trentaine de villages italiens, il s’avère que « ce sont les propriétaires français qui les ont créés pour la plupart, dans le but de tirer un meilleur parti de leurs terres. »

De ce fait, les politiques à adopter à leur égard donnent aussi lieu à des positions contrastées.

La majorité des journaux se rejoint cependant sur une conception unitaire de la nation prohibant toute communauté étrangère “non-francisée” au sein du territoire national. Dès lors, la presse perçoit en général la rémanence de "l’italianité" de la communauté italienne de Tunisie comme problématique. La presse coloniale affirme même que les Italiens de Tunisie refusent toute “francisation”, préservant à tout prix leur identité culturelle, en rendant ainsi toute assimilation impossible.

Pis, les Italiens convertiraient même les Français de Tunisie à “l’italianité”. Tel est le propos défendu par la Revue indochinoise illustrée dans un article de son édition du 13 mai 1901 (p. 2)

« Voudra-t-on comprendre qu'il y a là un véritable danger. On ne nous parlera pas, je pense, de l’assimilation des étrangers ; le contraire serait plus vraisemblable, quand on compte 4 étrangers pour un Français et, dans les écoles 24 Siciliens pour deux de nos nationaux. » 

 

Cette thèse fondée sur l’idée d’une supériorité démographique italienne, qui menacerait les Français dans leur identité et dans leurs intérêts économiques, révèle une conception organiciste de la nation et une vision réifiée des identités nationales. Cela transparaît largement dans l’article paru dans La Croix de l’Aube, le 13 novembre 1900 (p.4) : 

«  Si nous voulions discuter avec le journal sicilien qui défend l’invasion constante de ses nationaux en Tunisie et estime que les émigrés, sujets du roi Victor-Emmanuel, ont le droit de se croire ici chez eux, nous pourrions lui répondre deux choses [...] ».
 

Les Italiens de Tunisie sont ainsi considérés comme intrinsèquement liés au roi d’Italie et donc à la nation italienne, écartant ainsi toute possibilité d’identités plurielles ou fluctuantes.

Ce sont en particulier les terres agricoles qui sont au centre des récriminations et des craintes face à ce “péril italien” : 

« On lui donne même, avec la terre, la petite maison, la cahute toute bâtie où, peu difficile, il se terre lui et sa famille. Là-dessus il s’installe, pioche, sème, plante, vit d’une poignée de farine et d’un oignon cru, mange même l’herbe des champs, fait bombance pendant deux mois avec les figues de Barbarie et... plante de la vigne. En quelques années, de métayer qu’il était, il deviendra propriétaire et demeurera italien. » (La Politique coloniale. 29 novembre 1899, p. 1).
 

Mais à cette date, le danger est aussi perçu comme militaire. Les ambitions coloniales françaises en Tunisie ont en effet jeté l’Italie dans les bras des “ennemis” allemands et autrichiens. En effet, un an après le protectorat, la Triplice est signée par l’Italie. Elle est encore renouvelée en 1896. Dans ce contexte de montée des tensions internationales, les Italiens de Tunisie deviennent aussi des traîtres potentiels.  

À l’inverse, certains journaux soulignent au contraire la “francisation” des Italiens qui s’intègrent peu à peu au corps de la nation française. Service militaire et école publique française constitueraient les vecteurs de cette “conversion” à la “culture française”. C’est ce qu’explique Le Voltaire dans un article du 27 mars 1904 (p. 1), qui différencie ainsi l’ouvrier italien de “l’ouvrier indigène, arabe ou israélite” :
 

« C’est un fait d’observation historique que l’immigré, au bout de fort peu de temps, devient le citoyen fidèle du pays où ses intérêts sont appelés et le retiennent. La véritable patrie est celle où l’on possède et où l’on a fait souche et à l’autre, très promptement, l’on ne garde plus qu’un attachement sentimental. »

Transparaît dans ces mots une conception républicaniste de la nation, fondée sur les deux piliers que sont l’appartenance à la “culture française” et l’adhésion à l’idéal civique républicain. Si cette conception présente  un fondement identitaire, elle est néanmoins ouverte à ces communautés étrangères perçues comme capables de “s’assimiler”. Aussi, loin d’être une menace, les Italiens de Tunisie sont aussi montrés comme servant les intérêts économiques de la France en occupant les emplois les plus difficiles. Dans un article du 19 mars 1905, Le Petit Temps développe cette idée :
 

« Ces immigrants ne prennent pas la place d’immigrants français, puisque ces derniers ne pourraient pas accepter les faibles salaires dont les Siciliens se contentent ; et ils rendent les plus grands services économiques pour les travaux qu’ils exécutent. »

Pour ceux qui sont favorables à l’immigration, il convient donc juste de nationaliser les Italiens. Ainsi, les politiques publiques locales devraient se limiter à favoriser les mariages mixtes entre Français et Italiens, à ouvrir plus d’écoles françaises, à étendre le service militaire et à faciliter les naturalisations (Le Petit Temps. 19 mars 1905, p. 1)

Plus réticente face au concept d’ “assimilation”, la presse coloniale prône à l’inverse un système de naturalisations non automatiques, fondées non sur le droit du sol, mais sur des demandes spécifiques auprès de l’administration française. En filigrane, elle appelle en fait les autorités coloniales à réduire le nombre de naturalisations (La Dépêche coloniale. 4 mars 1905, p. 1). Il s’agit au contraire pour eux de renforcer le poids de la communauté française en facilitant l’immigration de colons français par la simplification des procédures administratives requises à l’installation. Ainsi La Politique coloniale proteste contre : « L’administration, toujours formaliste et rigoureuse, [qui] édite des règlements qui rendent la vie impossible aux colons… » (15 août 1900, p. 1).

En dépit du ralliement à l’Entente de l’Italie et de son entrée en guerre en 1915, les oppositions entre les deux partis persistent. Les premiers insistent sur ce soutien italien et proposent une vision méliorative de la communauté des Italiens de Tunisie. Après 1918, les seconds soulignent plutôt les revendications territoriales de l’irrédentisme italien lié à la « victoire mutilée ». La question de la communauté italienne s’efface cependant largement du débat médiatique pendant le premier conflit mondial.

Au sortir de la guerre, c’est néanmoins la volonté “d’assimiler et de franciser les étrangers européens qui l’emporte, avec la mise en place en Tunisie du “décret du 8 novembre 1921 instituant le droit du sol pour les étrangers européens” (Le Journal. 17 novembre 1921, p. 4). Une loi, datée de 1923, facilite encore leur naturalisation.  

La communauté italienne à l’ère du fascisme (1922-1940)

Pour autant, l’avènement du fascisme en 1922 marque un nouveau tournant dans les relations franco-italiennes, tant sur le plan diplomatique que démographique. Le nouveau régime relance en effet la question des revendications italiennes sur la Tunisie. L'aparté que marquait la Grande Guerre dans les relations entre Paris et Rome, motivée par l’effort de guerre et la volonté de cohésion au sein de l’Entente, se referme.

En 1922, les flux migratoires entre la Tunisie et l’Italie se sont taris, et la communauté italienne semble relativement bien intégrée au sein du Protectorat.
Mais à l’heure de la rhétorique irrédentiste du régime fasciste, pour Rome, la Tunisie est le prolongement naturel de l’empire colonial italien en expansion :  « Un an après son investiture, Mussolini annonçait son vœu de rendre la Méditerranée « aux peuples méditerranéens » par la restauration de l’antique Mare Nostrum latine. » (Le Journal, 21 novembre 1922).

Pendant toute la période, des tensions montent ainsi périodiquement entre les deux pays. 
En 1935, alors que l’Italie veut conquérir l'Ethiopie, le gouvernement de Pierre Laval signe à Rome des accords avec Mussolini qui visent à endiguer l’Allemagne nazie et régler ses différends politiques avec l’Italie. Les Italiens de Tunisie y gagnent le droit à la double-nationalité et celui d'enseigner dans leur langue. Ces accords constituent alors pour une partie de l’opinion une voie privilégiée pour construire une paix durable avec le régime fasciste. Mais, en dépit de la relative confiance qui avait été accordée au Duce, des méfiances persistent (La Revue universelle. 1 févr. 1935, p. 95) malgré tout. Aussi, quand, en novembre 1938, l’Italie semble menacer la France pour pousser à des renégociations en Méditerranée en revendiquant Nice, la Corse, la Savoie et des colonies françaises, dont la Tunisie, les quotidiens français, dont France-Outre-mer (10 déc. 1938, p. 1), s’insurgent : « Les revendications italiennes concernant la Tunisie, la Corse, la Savoie ou n’importe quelle parcelle de notre territoire sont, à proprement parler, burlesques. » 

 

L’intégration des communautés italiennes établies dans le protectorat tunisien s’en trouve remise en question, et le paysage médiatique et politique français se divise à nouveau quant à la marche à suivre. À gauche, on défend une plus grande égalité entre les différentes communautés, et le droit  pour les Italiens de pratiquer leur langue et d’affirmer leur culture. Du côté de l’extrême-droite xénophobe, on s’indigne au contraire de l’ingratitude des Italiens face aux « énormes sacrifices français ».

 

Mais, au-delà de l’aspect diplomatique, le fascisme instrumentalise toutes les communautés italiennes qui vivent à l’étranger. Comme dans la péninsule, il s’agit d’affirmer une identité italienne pure, essentialisée et idéalisée. Certes, à partir de 1927, le régime décourage pendant quelques années l’émigration de ses ressortissants en soutenant une politique nataliste en Italie. Mais, pour autant, il tente aussi d’attirer les sympathies des émigrés italiens. 

 

En Tunisie, les populations italiennes doivent permettre d’appuyer les revendications territoriales méditerranéennes du fascisme. Le régime va donc favoriser agressivement l’implantation de ses organisations (parti, jeunesse, Dopolavoro). Il s'appuie pour cela sur son réseau consulaire et les écoles italiennes, tout en faisant ouvrir des hôpitaux, des banques… (Regards. 19 août 1937, p. 2)… 

Pour Mussolini, quelle que soit leur nationalité, tous ceux qui sont nés ou sont originaires d’Italie sont italiens, le fascisme étant par essence synonyme d’italianité. Naît alors dans la presse française, la peur de perdre la loyauté d’une colonie stratégique, qui porterait allégeance au fascisme. L’endoctrinement est imputé aux écoles italiennes, que la France autorise, et qui sont perçues, en partie à juste titre, comme  des vecteurs de la propagande mussolinienne. Dans une logique antifasciste, la journaliste André Viollis, qui est proche des communistes, s’inquiète avec d’autres des chants anti-français qui peuvent alors être entendus dans la bouche de petits Italiens de Tunis (Ce Soir. 9 août 1938, p. 6) :

« Avec la barbe des Français
Pour faire reluire tes souliers
De Benito Mussolini.
Nous nous en irons par mer
Et aussi par chemin de fer
Pour conquérir la Corsica
Et toute la Tunisia… »

De surcroît, même si le poids de la communauté française en Tunisie a nettement augmenté dans les années vingt (natalité et naturalisations), dépassant même la communauté italienne, la peur s’amplifie aussi pour des raisons démographiques. En effet, encouragée par le fascisme, l’immigration italienne a repris au début des années 1930. En décembre 1938, le recensement tunisien officiel compte 108 068 Français, face à 94 289 Italiens (120.000 selon les fascistes). Une partie de la presse s’inquiète alors des possibles revendications des Italiens en tant que «  minorité opprimée ». A cette date, des articles soulignent l’infiltration des idées fascistes dans la colonie, et évoquent même le risque d’une guerre civile en Tunisie.

À gauche, si la presse communiste s’efforce de mettre en lumière la présence fasciste au sein du protectorat, elle refuse pourtant de diaboliser la communauté italienne, qui est selon elle victime de la propagande fasciste : 

Dans la « Petite Sicile », ce peuple travailleur, qui n'aspire qu'à la paix et qu'au maintien de ce statut qui lui garantit tous ses droits, a vu paraître de singuliers compatriotes. Ils venaient le persuader que tout irait beaucoup mieux pour eux lorsque les Français auraient été jetés à la mer. « Il faut étriper les Français. — Nous ferons des brodequins — Avec la peau des démocrates », chantent-ils dans les rues de Tunis.”  (Regards. 9 février 1939, p. 4).

 

Malgré tout, en 1939, face au danger fasciste, même les communistes envisagent une réforme du statut des Italiens en Tunisie (Ce Soir. 6 mars 1939, p. 1 ou Regards. 30 mars 1939, p. 2).  

Face à ces tensions répétées où la communauté italienne sert à nouveau fortement de bouc émissaire, quelques titres semblent plus sereins. Le journal italien local, L’Unione, ne voit pas au départ d'allégeance particulière au fascisme et loue plutôt une entente entre les deux peuples. Mais ce quotidien va évoluer vers des positions ouvertement pro-fascistes (Regards. 12 janvier 1939, p. 5). Pour Les Cahiers des droits de l’homme au début de l’année 1939 (1 janvier 1939, p. 3), les Italiens restent en fait largement favorables à la démocratie, alors que le journal colonial, L’Avenir du Tonkin (6 janvier 1939, p. 8), relève lui une volonté de détachement des italophones vis-à-vis du fascisme.

Qu’en est-il des antifascistes ? La Tunisie a eu une tradition d’accueil des réfugiés politiques dès 1830. À la fin du XIXe siècle, ce sont surtout des anarchistes, mais aussi des socialistes, des radicaux ou des républicains en rupture avec la monarchie qui s’exilent au Maghreb. Selon l’historien Claude Liauzu, les Italiens ont ainsi été le fer de lance du mouvement ouvrier tunisien, au moins à ses débuts. Aussi, si les notables sont les premières cibles du fascisme, une partie de la communauté rejoint des militants ouvriers qui organisent un important noyau antifasciste à Tunis. La presse de gauche, en particulier communiste, met en avant cette propagande antifasciste italienne de Tunisie (Ce soir. 28 décembre 1928, p. 5), et l’action de ces antifascistes (L’Humanité. 22 mars 1939, p. 4, p. 4) qui ont pu “constituer un bataillon entier pour l’Espagne” (Regards. 9 février 1939, p. 3).

Qu’en est-il vraiment dans la communauté italienne ?

Elle est certes divisée, mais beaucoup d’Italiens se gardent de prendre position. Écartelés entre la propagande fasciste et les pressions visant à les franciser, beaucoup craignent en fait les représailles des fascistes à l’égard de leurs proches restés sur le continent européen. Et, du fait de la crise économique, au moment de la déclaration de guerre de l’Italie à la France, le 10 juin 1940, si leur situation reste meilleure que celle des indigènes, plus de 60 000 d’entre eux sont dans une situation de profonde détresse.

Bibliographie

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BESSIS,  Sophie. Histoire de la Tunisie : de Carthage à nos jours. Paris : Tallandier. 2019.

DAVI, Laura. « Entre colonisateurs et colonisés : les Italiens de Tunisie (XIXe-XXe siècle) ». Toulouse : Presses universitaires du Midi. 2000, p. 99-113.
En ligne (consulté le 12 mai 2025).

LIAUZU, Claude (dir.). Dictionnaire de la colonisation française. Paris : Larousse. 2007.

MONTALBANO, Gabriele. Les Italiens de Tunisie: La construction d’une communauté entre migrations, colonisations et colonialismes (1896-1918). Rome : Publications de l’École française de Rome. 2023.

OPPIZZI, Martino. Les juifs italiens de Tunisie pendant le fascisme : une communauté à l’épreuve (1921-1943). Rennes : Presses universitaires de Rennes. 2022.

RAINERO, Romain. « Le gouvernement français et les Italiens de Tunisie (1938-1945) », in Pierre MILZA et Denis PESCHANSKI (dir.). Exils et migrations. Italiens et Espagnols en France 1938-1946 : [actes des colloques de Salamanque, Turin et Paris, 1991]. Paris : l’Harmattan. 1994. p. 163-165.

RAINERO, Romain. Les italiens dans la Tunisie contemporaine. Paris : Publisud. 2002.

La Tunisie du protectorat à l’indépendance : histoire et mémoires. Paris : Riveneuve - Fondation pour la Mémoire de la Guerre d’Algérie, des Combats du Maroc et de Tunisie. 2020.

Illustration

Illustration extraite de Regards, 9 février 1939. p. 5

Voir aussi
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Extrait d'un article de presse avec les portraits de Victor Hugo et Juliette Drouet
Par Lola DESTOUCHES, Paul LOUBOUTIN, Mathis REIS et Youmna YARAK. Étudiant.es de deuxième année en Humanités Politiques à Sciences Po (Paris), encadré.es par Rachel Mazuy C’est l’histoire d’un couple illégitime entre une petite comédienne, Juliette Drouet, et le plus célèbre écrivain français du XIXème siècle, Victor Hugo . Souvent dans...