[2024] - Un sultan ottoman en France sous le Second Empire
Par İbrahim Kaan ŞENGÜN, Raphael POTTIER-CUI (et Rachel MAZUY).
Campus de Paris (Deuxième année - Humanités Politiques). 2024
Le XIXe siècle a été un siècle troublé pour l'Empire ottoman. En proie à de sérieux problèmes dans plusieurs domaines économiques, politiques et sociaux, l'empire était à la recherche de solutions.
Abdülaziz, le deuxième fils du sultan Mahmut II, a effectué un voyage qui a profondément marqué la période. Pour la première fois, un calife du monde islamique quitte son pays non pas pour une campagne militaire, mais pour des visites diplomatiques. La première destination de ce voyage est Paris, la capitale de la France du Second Empire, amie historique des Ottomans.
Les relations turco-françaises (dont on peut dater les débuts aux règnes de Soliman le Magnifique et de François Ier) sont alors bonnes. La France est l’une des inspiratrices de la modernisation turque.
“À partir de la guerre de Crimée, l’Empire ottoman adopta une posture politique de partenariat et de collaboration avec l’Europe, dépassant la représentation d’une Europe adversaire de l’Empire ottoman. La France et la Grande-Bretagne, qui furent les partenaires de l’Empire ottoman dans son combat contre la Russie, se présentèrent comme garantes de l’intégrité de l’Empire ottoman.” (Moreau, O. (2020). L'Empire ottoman au XIXe siècle).
Avec le traité de Paris (1856), l’Empire est d’ailleurs reconnu comme un État européen.
L’empereur français défend alors l’idée que la « Question d’Orient » doit être traitée collectivement par toutes les grandes puissances et non par des accords bilatéraux. Après ce traité, le sultan Abdülmecid (1823-1861) a visité pour la première fois une ambassade, l'ambassade française à Istanbul. Ce sultan, qui aime le luxe et admire l'Occident, va donner son nom à la période de la modernisation ottomane dite du Tanzimat (1839-1876), dont l’un des tournants majeurs est l’émancipation des sujets non musulmans (1856).
Le sultan Abdülaziz monte sur le trône en 1861, après la mort de Abdülmecid. Contrairement à son frère, il n'aime pas le faste, est au départ sceptique à l'égard de l'Occident en donnant l'image d'un souverain absolutiste. Cependant, surtout au cours des dix premières années d’un règne qui se termine tragiquement (il est déposé et assassiné), il est tempéré par Ali et Fuad Pachas, véritables architectes de la période du Tanzimat, qui sont eux francophiles. En 1867, ce sont ces pachas qui ont persuadé le sultan de visiter l'Exposition universelle de Paris.
Il n’est alors pas le seul : le Tsar Alexandre II de Russie, le roi Louis Ier de Bavière, l’Empereur François-Joseph Ier d’Autriche sont aussi invités à Paris (Le Monde. 17 août 2020) tout comme une kyrielle de dirigeants du monde entier. Napoléon III veut en effet impressionner le monde et en particulier ses rivaux. Durant cette période, la montée des tensions internationales est en effet sensible, comme en témoignent par exemple certaines des caricatures de Daumier dans le Charivari (5 janvier 1867, p. 3). Les enjeux de l’exposition universelle sont économiques, culturels, mais aussi politiques et diplomatiques.
Un contexte préliminaire tendu dans l’empire ottoman aussi
Dans l’Empire ottoman, le contexte de cette visite est également tendu. La structure multiethnique de l'empire se délite depuis le début du XIXe siècle. Profitant du vent de nationalisme et du soutien de puissances européennes, les Grecs ont été la première nation à obtenir l'indépendance de l'Empire ottoman. La même année 1830, ce sont les Albanais qui se soulèvent. Trente ans plus tard, le processus reprend. Si le Monténégro n’arrive pas à l’indépendance (1862), l’empire doit reconnaître l’unité roumaine en 1866. Entre 1866 et 1869, les Grecs de Crète se révoltent à leur tour pour être rattachés à la Grèce. Cette crise affecte fortement le règne d’Abdul-Aziz, aussi confronté au problème posé par des dettes contractées notamment durant la guerre de Crimée. De ce fait, le projet de voyage du sultan suscite de nombreux débats.
Le coût de la visite est ainsi mis en cause. En fait, les finances de l'Empire sont si détériorées qu'il doit emprunter pour cette visite. Le Figaro du 3 juin (p.2) mentionne ainsi l’opposition de certains ministres. Selon Le Courrier du 4 juillet 1867 (p. 1), “des journaux russes prétendent” même que Jérusalem et Jaffa pourraient être vendues aux Russes pour “procurer au sultan l’argent nécessaire pour son voyage” ! De plus, si des résultats politiques liés à ce voyage sont espérés, du côté religieux, ce séjour dans un pays non musulman est considéré avec beaucoup de scepticisme.
Une presse française majoritairement orientalisante
Le sultan n'est malgré tout pas le premier Ottoman à effectuer un séjour officiel à Paris. Près d'un siècle plus tôt, les Ottomans ont mandaté en France Yirmisekiz Mehmed Çelebi, le premier ambassadeur turc permanent en Occident.
Mais cette fois-ci, c’est le sultan lui-même qui fait le déplacement. C'est en fait la première fois depuis la visite de l'empereur byzantin Manuel Paléologue en 1400, que Paris accueille le souverain régnant dans la ville qui s’appelle désormais Istanbul (L'Opinion nationale. 4 juillet 1867, p. 3). Aussi, l'intérêt et la curiosité de la presse sont palpables, alimentés également par un orientalisme de mise à l’époque.
Les journaux dressent une multitude de portraits du sultan. Si beaucoup font son éloge en tant que « civilisateur », nombreux sont ceux qui le décrivent avec des clichés orientalistes. Un harem rempli de plus d’un millier de femmes, des esclaves eunuques, des janissaires, tous les fantasmes d'un souverain oriental sont là...
Ainsi le Journal de la ville de Saint-quentin et de l’arrondissement (28 juin 1867, p. 3) cite monsieur Villemot, le chroniqueur du Temps, “qui promet un succès au sultan, s’il veut bien être turc de fond en comble :
Si j’étais le sultan, je voudrais entrer dans Paris (...) précédé de mes tambourins, flanqué de mes janissaires et suivi de mes douze-cent femmes, portées sur des litières somptueuses sur les épaules de mes eunuques. En passant devant le théâtre des Variétés j’enverrais à mademoiselle Schneider la fameuse aigrette de diamants ; je lui ferais demander s’il serait agréable qu’on lui apporte la tête de mon vizir, et, sans attendre la réponse, je la lui enverrais sur un plat d’or massif.
La curiosité orientalisante pour l’exotisme de la délégation ottomane est criante pour des journaux qui la décrivent dans les moindres détails pendant une dizaine de jours, avec de longs articles de plusieurs colonnes.
Ces réactions orientalistes tournent toujours ainsi plus ou moins autour des mêmes stéréotypes, pour ne pas parler de fantasmes. L’élément du harem revient souvent, comme un objet de fantasme lié le plus souvent à un sultan perçu comme despotique, et non à un lieu de pouvoir féminin ce qu’il est pourtant incontestablement. D’autres éléments qui associent le sultan à des formes de superstitions sont souvent repris. Ainsi, il aurait des morceaux de terre de Turquie dans ses chaussures car il n’aurait pas le droit de quitter son empire, ce que réfute néanmoins Le Figaro (3 juillet 1867, p. 1). De même, toujours pour Le Figaro, donnant “Quelques détails intimes sur le sultan” après son séjour :
“ Contrairement à ce qu'en ont dit les journaux, aucun changement important n'a été fait dans les appartements du palais, et le fameux moucharabieh, derrière lequel le sultan recevait, dit-on, ses visites, n'a jamais existé que dans l'imagination fort riche, mais trop poétique, des chroniqueurs…”
Le Moniteur (cité par L'Indépendant de la Charente-Inférieure du 4 juillet 1867, p. 2) affirme lui que : “L’Elysée a reçu un ameublement spécial destiné au service personnel du sultan. Parmi les dispositions spéciales de ce mobilier, on cite un vaste appareil de lavabo destiné aux ablutions de Sa Hautesse. L’eau de ce lavabo sera entretenue par une fontaine jaillissante, qui puisera elle-même dans un réservoir des ondes du Nil. On sait que les ablutions du sultan doivent être faites dans des eaux consacrées, et c’est pour satisfaire à ce rituel de la toilette qu’un approvisionnement d’eau du Nil a été pris en Egypte et transporté à grands frais à Paris, à la résidence du sultan. "
Les articles témoignent également d’une obsession orientaliste autour d’un “sultan étranger” qui découvrirait les “merveilles” de la civilisation occidentale. (La Presse. 1 juillet 1867, p. 1)
De fait : “C'est sur l'Europe laborieuse et chrétienne que se porte l'attention du monde. Elle en est devenue le centre et le pivot. Nous sommes l'Orient ! Nous sommes la lumière. L'enchantement est ici ! Ici s'élèvent en effet, les sommets de la foi. de la science.”
Il reste que toute la presse est unanime sur l'importance de la visite pour la France.
Pour Florian Pharaon, dans Le Moniteur (cité par Le Petit Journal du 29 juin 1867, p. 2) :
Un fait unique dans les annales du monde va s'accomplir : pour la première fois depuis la fondation de l'empire ottoman un sultan quitte le territoire de l'Islam pour venir visiter le pays des chrétiens, et sa première visite est pour la France. (...)
Le sultan Abdul-Aziz, en rompant avec la tradition religieuse qui interdit au commandeur des croyants de fouler une autre terre que la terre orthodoxe, a rompu la dernière barrière qui séparait le monde musulman de la civilisation européenne. (...)
La France chrétienne, souveraine de l’Algérie qui compte deux millions de mahométans, saluera avec sympathie le prince musulman qui règne sur dix millions de chrétiens.
Un voyage fastueux
L’arrivée du sultan en France, puis dans la capitale est donc abondamment relatée par la presse : “jamais visite impériale ou royale n’a plus vivement excité la curiosité publique que celle du sultan Abdul-Aziz Khan” écrit Le Petit Journal le 2 juillet 1867 (p. 3).
Parti le 21 juin d'Istanbul, le sultan débarque d’abord à Toulon avec sa suite, où il fait déjà grande impression (L'Illustration. 6 juillet 1867, p. 5)
Il est accueilli à la fois par une foule en liesse et par la marine qui tire quatre salves de cent-un coups de canon en son honneur : “La marine et la population lui ont fait une réception comme on n'en avait vu depuis longtemps. “ explique La Presse (1 juillet. 1867, p. 2).
Durant sa visite de l’arsenal, des magasins, du vaisseau amiral, il semble impressionné par l’artillerie et exprime le souhait de décorer les officiers qui ont fait fonctionner ces machines (L’Univers du 3 juillet 1867 (p. 3) utilisant une longue dépêche de l’Agence Havas).
Quelques heures après son arrivée, il prend le train en direction de Paris. Selon Le Moniteur (repris par L’Indépendant de la Charente Maritime du 4 juillet 1867, p. 2 ), Le train impérial fait escale à Marseille et Lyon (buffet dans un salon de Perrache décoré pour l’occasion) où des réceptions sont également organisées.
Le 1er juillet, de longs articles mis en une racontent le début du voyage et les préparatifs de l’arrivée parisienne, où l’événement nourrit un cérémonial impérial français et ottoman :
“ Au moment où nous mettons sous presse, la population se porte vers la gare de Lyon et vers les rues où doit passer le cortège. Les équipages de la cour, quarante voitures conduites à la Daumont et les six carrosses de avec glace à l'intérieur, arrivent à la gare du boulevard Mazas. précédés d'un grand nombre de piqueurs, tous à la grande livrée. - Plusieurs chevaux de selle richement harnachés sont conduits à la main par des hommes du service des écuries de l'Empereur. Ce qui fait penser que le sultan et l'Empereur pourraient bien revenir de la gare à cheval. L'étiquette ottomane exige, en effet, que le sultan fasse, à cheval, toutes les cérémonies publiques et officielles.” (La Presse. 1er juillet 1867, p.1)
Le cortège ottoman arrive à Paris le 30 juin, dans une gare de Lyon somptueusement parée pour l’événement. Une réception triomphale attend Abdul-Aziz, accueilli par l’empereur en personne, revêtu du grand cordon vert et rouge de l’ordre turc d’Osmanié (Le Monde illustré. 13 juillet 1867, p. 2)
Ensemble, ils se rendent ensuite aux Tuileries encadrés par une haie d’honneur tout au long du parcours. Napoléon III l’accompagne dans le Palais de l’Elysée où il va séjourner. Sur tout le chemin, le cortège est acclamé : « la foule bigarrée se précipitait dans les rues Saint-Antoine, Rivoli, etc., qui se trouvaient littéralement remplies d'un bout à l'autre. C'était un spectacle plein de pittoresque, de mouvement et de couleur. » (Le Petit Journal. 2 juillet 1867 p. 3).
« Depuis la gare jusqu'aux Tuileries, c'était une mer vivante de curieux de tous les sexes, de tous les âges et de toutes les conditions » (La Presse. 2 juillet 1867, p. 1). Cinq cent mille personnes étaient sorties dans les rues sous un soleil de plomb voir le sultan selon Le Temps (7 juillet 1867, p. 2) !
“Je n’imagine pas quelle idée mes concitoyens se faisaient d’un sultan, mais jamais curiosité de la foire ne les a plus affolés. Dimanche, plus de cinq cent mille Occidentaux, de tout âge, de tout sexe et de toutes conditions, étaient attroupés, depuis la Bastille jusqu’aux Champs-Elysées, pour voir passer sur la tête d’un homme, en tout conformé comme les autres, un fez absolument pareil à ceux qui ligurenl tout le long de l'année à l’étalage des bonnetiers. On se bousculait, on se dressait sur la pointe des pieds, et on injuriait les femmes qui ne voulaient pas fermer leur ombrelle. Cependant l’ombrelle n’était pas du luxe; le soleil était si ardent que les trottoirs de bitume tombaient en compotes.”
Le journaliste du Figaro explique d’ailleurs qu’il n’a lui-même pas pu apercevoir le sultan tant la foule était nombreuse (3 juillet 1867, p. 1).
Paris semble véritablement très curieuse de cet auguste visiteur venu de loin, qui anime les fantasmes : « C’est lui, le sultan, le maître des croyants, le mari de 1200 femmes, Abdul-Aziz. Regardez vite !... Il est passé ! »
Mais n’oublions pas le principal motif de la visite du sultan à Paris : l’Exposition Universelle ! Celle-ci qui a ouvert en mars, comporte une section ottomane avec une mosquée, un hammam (décrit comme « une salle de bain où on ne se baigne pas » par Le Figaro), un kiosque, une section égyptienne... Le sultan s’y rend deux fois le 5 et le 11 juillet. Il va au Palais de l’Industrie avec l’empereur, où il est soit disant émerveillé par une des fêtes qui y sont données. Le Petit Journal (5 juillet 1867, p. 2) relate en particulier sa surprise en voyant que les hommes et les femmes étaient mélangés dans ce genre d’évènement et non pas séparés comme cela serait le cas en Turquie.
Un gala est organisé en son honneur où l’on fait jouer Don Juan (La Situation. 2 juillet 1867, p. 3). Avec l’empereur, Abdulaziz visite Versailles (La Presse. 10 juillet 1867, p.2), il assiste à une revue militaire où il passe en revue des régiments français, dont certains lui sont connus puisqu’ils avaient été déployés durant la guerre de Crimée…Au moment de son départ, le sultan offre à Napoléon III “le beau cheval arabe qu’il montait à la revue des Champs Elysées” (Le Figaro. 13 juillet 1867, p. 3).
Après sa visite à Londres mi-juillet (Le Figaro. 15 juillet 1867, p. 2), le souverain repasse par la France, s’arrête à Liège avant de se diriger vers Vienne en passant par la Prusse, puis Pest. De là, il rejoint son empire en suivant le Danube.
Des réactions très positives
Les réactions à la venue du sultan sont, on l’a dit, très majoritairement positives. Avant même son arrivée à Paris, des journaux comme Le Journal du Cher (2 juillet 1867, p. 1) expliquaient comment, de tous les souverains étrangers, c’est le sultan qui était le plus attendu par la population parisienne :
C’est d’abord une réaction de curiosité de la population. Pour Le Figaro (3 juillet 1867, p.1), la population parisienne se divise même très vite “entre ceux qui ont vu et ceux qui n’ont pas vue le sultan.”
L’amitié franco-turque est mise en avant partout, La Situation (7 juillet 1867, p. 2) évoque la « tutelle amicale » qu’exercent la France et l’Angleterre dans l’empire ottoman. Des journaux allant du Figaro jusqu’au Charivari se réjouissent de la venue de l’illustre personnage : “que donnerais-je pour voir l’Occident tel qu’il est apparu aux yeux de Sa Hautesse !” écrit Le Charivari (11 juillet 1867, p. ).
Dans beaucoup d’articles, on note qu’il fait preuve d’un esprit d’ouverture réel. Ainsi, L’Opinion nationale du 1 juillet 1867 (p. 4) explique comment des bals avaient été effacés du programme des festivités pour la réception du sultan, de peur de “blesser les mœurs turques”, mais que celui-ci a justement insisté pour qu’ils soient maintenus, disant qu’il souhaitait être reçu “comme le czar”, c’est à dire comme un souverain accoutumé aux mœurs et aux festivités occidentales
On trouve donc peu de réactions négatives, y compris dans les journaux d’opposition au régime impérial. Le caractère exotique du personnage et le contexte géopolitique expliquent sans aucun doute cet entrain de la presse et de la population parisienne. Les rares réactions médiatiques négatives font référence à la révolte grecque et crétoise et à la répression des Chrétiens par lesTurcs (Sémahore de Marseille. 2 juillet 1867, p. 1)
Il faut bien sûr tenir compte de la censure de la presse impériale, même si la venue du sultan est malgré tout utilisée marginalement pour critiquer le pouvoir en place. Ainsi Le Charivari se sert de la venue du sultan et de sa curiosité pour les institutions françaises comme prétexte pour critiquer ces mêmes institutions : “Sachez que nous ignorons, non moins que vous, ce qu’est un conseil d’Etat” (Le Charivari. 16 juin 1868, p. 2).
On trouve malgré tout quelques petites pointes caustiques dans les descriptions de ce personnage annoncé comme flamboyant, généreux et dépensier. Le Figaro (15 juillet 1867, p. 2), comparant sa visite à celle d’Alexandre II, le décrit ainsi au contraire comme “sombre”, “taciturne”, indécis, et en fait très indolent, dans un article rejoignant ainsi les stéréotypes orientalistes :
“Ce qui a caractérisé principalement le séjour à Paris de Sa Majesté Ottomane, c'est l'indécision. Lors de la visite de l'empereur Alexandre, tout était prévu, jour par jour, heure par heure : les voitures de la cour roulaient ! les valets couraient ! les chevaux étaient éreintés ! Avec le sultan, c'était le contraire. Les voitures, commandées d'abord pour neuf heures, devaient parfois revenir tout aussi inutilement à midi, puis à deux heures, pour finir par ne pas être employées du tout. Car voici justement l'un des côtés les plus piquants de ce voyage royal : le sultan a passé des journées entières sans sortir du palais ; il mangeait et dormait, voilà tout. De travail ! point ! (...) Les princes ne sortaient que rarement et semblaient internés dans le palais.”
Par contre, raconte le même journaliste, “les Turcs” ont “dévoré” et “ces fidèles musulmans ont bu à peu près pour mille francs de vin par jour, ce qui prouve une fois de plus que, dans toutes les religions possibles, il est avec le ciel des accommodements. Quant au sultan, il ne fume pas et ne boit pas de vin, c'est vrai. Mais ce n'est point par piété : Sa Hautesse possède, malheureusement, un mauvais estomac, qui ne peut supporter le vin.”
En fait, en plus des éléments déjà évoqués plus haut, le sultan prend part au bal donné en son honneur à l’hôtel de ville de Paris, va à l’Opéra Garnier, visite le baron Haussmann, le préfet de la Seine, les Invalides, Versailles, l’Ecole militaire et donne de nombreuses audiences d’Ottomans et de Français…
La naissance du lycée Galatasaray et la visite de l’impératrice au sultan (1868)
Le voyage du sultan en Europe a eu de nombreuses conséquences, tant sur le plan personnel que politique.
Tout d'abord, le sultan, à l’origine sceptique à l'égard de l'Occident, change de point de vue, à tel point qu'il demande aux Français de s'occuper de l'éducation de son fils, le prince Yusuf İzzeddin Efendi. Il sollicite aussi des experts français pour la rénovation d'Istanbul.
L’Empire a longtemps cherché à unir ses sujets et à créer une nation ottomane. Ainsi, les festivités accompagnant le retour d'Abdelaziz mobilisent les localités de l’empire qui sont traversées par le souverain, en voulant les réunir autour d’un commun idéal de réformes.
Sur le plan des réformes, bien que les édits Tanzimat et Islahat de 1856 aient accordé des droits aux sujets non musulmans et les aient placés sur un pied d'égalité avec les sujets musulmans, les ethnies de l'empire disposaient de systèmes éducatifs distincts. Le caractère autoritaire du sultan s'accentue dans les années qui ont suivi sa visite, mais le processus de modernisation n'est pas interrompu pour autant. L'une des étapes les plus importantes suit directement son séjour en France. Impressionné par le système français du lycée napoléonien, le sultan approuve en effet la création d'un lycée impérial à Beyoğlu, le lycée Galatasaray, qui, à partir de 1868, va dispenser un enseignement en français, et s’ouvrir à toutes les nations de l'empire. L’idée est qu’il serve à son tour de modèle à reproduire dans les provinces ottomanes (même si avant 1908, seul un second lycée est ouvert à Beyrouth en 1884). Il reçoit d’ailleurs la visite du Prince Napoléon en juillet, avant la cérémonie d'ouverture officielle (L'Aube. 12 juillet 1868, p. 1).
Cette initiative, en partie initiée et soutenue par la France (Victor Duruy), marque la naissance d'une institution qui devient l'un des symboles de la modernisation ottomane, même si dans les faits, il recrute beaucoup moins d’élèves non musulmans que d’élèves musulmans et que l’influence française diminue avec la défaite de 1870. Mais il devient effectivement très cosmopolite et contribue à la formation des élites ottomanes puis turques.
L”année suivante, que les spécialistes considèrent comme l’apogée de la diplomatie de l’empire français en faveur de la modernisation turque, voit la visite de l’impératrice en Turquie du 11 au 19 octobre 1869. C’est avec le même faste que le sultan l’accueille (La France. 6 octobre 1869, p. 1). Mais, si elle se situe cette fois dans un contexte d’antagonisme politique avec le Royaume-Uni, elle est beaucoup moins suivie par la presse française,
Contrairement au séjour du sultan, deux ans auparavant, le temps que l’information circule, ce voyage est totalement éclipsé médiatiquement par l’inauguration du Canal de Suez quelques jours après.
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un extrait consacré à la visite à Constantinople est disponible ici
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Illustration
Illustration extraite de L'Illustration. 13 juillet 1867, p.20







