Sobriété : là où la philosophie et la science se rejoignent
Dans une époque marquée par des crises géopolitiques et écologiques croissantes, la sobriété propose un chemin vers une vie décente pour tous, enrichie par la sagesse morale des philosophes.
Par Yamina Saheb
Directrice du Sufficiency Lab et chercheuse affiliée au LIEPP
Version originale de ce texte publiée le 30-01-2025 sur le site du Laboratoire des Sobriétés
"La sobriété est un ensemble de mesures politiques et de pratiques quotidiennes qui évitent la demande d'énergie, de matériaux, de terres, d'eau et d'autres ressources naturelles tout en assurant le bien-être de tous dans les limites planétaires." (Saheb, 2021)1.
Sobriété et philosophie
La sobriété est profondément enracinée dans la philosophie. L'essai de Harry Frankfurt "L'égalité comme idéal moral" (1987) offre une perspective convaincante pour comprendre la sobriété. Frankfurt défend l’idée que l'égalité économique n'est pas d'une importance morale primordiale. Selon lui, ce qui importe vraiment, c'est que chacun ait suffisamment pour mener une vie décente, d’où l’idée que la sobriété représente un seuil minimum.
Trois décennies plus tard, Liam Shields (2020) a proposé une approche plus nuancée que celle de Frankfurt, suggérant que, bien qu'il soit crucial de s'assurer que tout le monde ait suffisamment, la distribution des ressources au-delà de ce seuil ne doit pas être entièrement négligée. Cette perspective intègre la suggestion de Frankfurt d'un seuil minimum (s'assurer que tout le monde ait suffisamment) avec des considérations d’un seuil maximum (comment les ressources sont distribuées au-delà du seuil minimum).
En d’autres termes, le cadre éthique de la sobriété en philosophie introduit l’idée des corridors de la sobriété pour assurer la justice et le bien-être pour tous sans dépasser les limites écologiques de la planète. Ces corridors combinent les principes éthiques de la sobriété avec les connaissances scientifiques sur les limites écologiques. Ils remettent en question la pensée économique dominante et l’accent qu’elle met sur le consommateur souverain, les incitations à la consommation, le changement de comportement et les préférences.
L'opérationnalisation de la sobriété par les sciences
Il faut retourner à la science pour opérationnaliser les corridors de la sobriété. En effet, les sciences de la Terre plaident en faveur d’une vision par les limites planétaires, dans laquelle l'humanité doit opérer pour maintenir la planète habitable pour les générations futures. Ce cadre permet d'opérationnaliser le seuil maximum de la sobriété suggéré par la philosophie. Quant au seuil minimum, il concerne la satisfaction des besoins humains fondamentaux (logement, santé, mobilité, loisirs, travail…). Contrairement aux politiques actuelles, la sobriété se concentre sur les besoins humains plutôt que sur les moyens de les satisfaire. Elle repose sur le bien-être eudémonique, qui met l'accent sur le bien-être sociétal et la durabilité à long terme dans le respect des limites planétaires, favorisant un sens du but, de la communauté et de la gestion environnementale.
Une sobriété par les pratiques
Par ailleurs, dans "La logique de la sobriété", Thomas Princen (2005) définit la sobriété comme un principe d'organisation de la société qui offre une alternative convaincante au modèle dominant axé sur l'efficacité et la maximisation du profit. Princen plaide pour la priorité de la sobriété sur l'efficacité afin de relever les défis environnementaux et économiques du 21ème siècle. Il explique comment la sobriété peut servir de principe d'organisation pour la société, impliquant de bien faire avec des ressources suffisantes, de promouvoir une bonne gouvernance et d'assurer une durabilité à long terme. Cette perspective nécessite un changement fondamental par rapport au modèle économique dominant, qui met l'accent sur la maximisation des profits, le changement de comportement et l'efficacité, vers une économie de la sobriété axée sur une approche pratique de la vie dans le respect des limites planétaires.
Pour identifier comment la sobriété pourrait contribuer à organiser nos sociétés, il faut retourner aux racines philosophiques de la théorie des pratiques. Cette théorie, illustrée par Bourdieu dans l’habitus, met l'accent sur l'importance des pratiques quotidiennes, des routines et des façons dont les individus sont intégrés dans des contextes sociaux et matériels. Intégrer la théorie des pratiques dans la réflexion sur les politiques de la sobriété offre un cadre complet pour relever les défis complexes de la durabilité. Cela permet d’approfondir notre compréhension de la valeur ajoutée de la sobriété.
Repenser nos modèles économiques dominants pour penser la sobriété
Contrairement à ce que suggère la pensée économique dominante, les pratiques durables ne consistent pas seulement à faire des choix conscients et rationnels, car les choix des individus sont profondément ancrés dans des routines et des habitudes façonnées par la matérialité. La conception des produits, des bâtiments et des infrastructures influence fortement la manière dont nos besoins sont satisfaits. La théorie des pratiques nous aide à comprendre les interactions complexes entre les individus, les communautés et leurs environnements. Cette approche peut révéler comment les normes sociales, les valeurs culturelles et les pratiques communautaires façonnent notre vie quotidienne. Aborder ces dynamiques relationnelles favorise une culture citoyenne de la sobriété et permet d’identifier des moyens pour rendre la sobriété intuitive et intégrée dans la vie quotidienne.
La sobriété n’est ni un sacrifice ni un déni des progrès faits. Elle relie efficacement les idéaux philosophiques au pragmatisme scientifique en transcendant le simple concept théorique. La sobriété se concentre sur la prospérité dans le respect des limites planétaires. Compte tenu des crises géopolitiques et écologiques, la sobriété apparaît comme une nécessité éthique, nous incitant à réévaluer nos valeurs et à privilégier la durabilité à long terme par rapport aux avantages immédiats.
Biographie de l'autrice
Yamina SAHEB est enseignante à Sciences Po, à PSIA (Paris School of International Affairs) et chercheure affiliée au LIEPP (Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques). Elle est autrice du volet III du 6ème rapport du GIEC, experte internationale des politiques d’atténuation du changement climatique et fondatrice du réseau OpenExp. Elle vient de lancer le laboratoire mondial des sobriétés –World Sufficiency Lab. Yamina est docteure en énergétique et diplômée de l’EHESS en économie de développement et de l’Ecole d’Architecture de Paris la Villette en politiques paysagères. Elle est également ingénieure en équipements techniques du bâtiment. En 2018, elle était responsable du département efficacité énergétique au Secrétariat international sur la charte de l’énergie. Elle a également travaillé au centre de recherche de la Commission Européenne (JRC) et a occupé le poste de responsable des politiques bâtiment à l’Agence Internationale de l’Energie (AIE). Yamina a été chercheure associée à l’Université de Münster en Allemagne et à l’Université de Lausanne en Suisse.







